Cultures en Mouvement

Sciences humaines d'une part, traitement de l'actualité d'autre part !

mardi 29 août 2006

Le soi et le couple

L’individu contemporain court après le bonheur. Il ne l’attrape que rarement pour longtemps. Ce qui compte aujourd’hui, c’est le fait que tout individu vive dans un environnement favorable pour développer son identité personnelle, pour devenir un être singulier. Un bon parent ou un bon partenaire, c’est celui qui apporte cette aide personnalisée. Les proches permettent également la reconnaissance du soi, c’est-à-dire que je ne puis savoir si ma totalité est reconnue et respectée que par la manifestation de l’agissement de l’autre par rapport à elle. Grâce à ses proches, à leur regard, à leur aide, l’individu a le sentiment d’une existence unique et entière. Pour que le soi ait le sentiment d’une existence positive, l’individu a besoin d’un proche familier, stable et exclusif. L’adulte ne se suffit pas à lui-même et les relations amicales peuvent ne pas être des substituts suffisants au conjoint. D’où, on y revient, l’importance d’une place au sein d’un couple.

Si à l’époque contemporaine, la vie de couple est si complexe, c’est qu’elle engage toujours quatre personnes, chacun devant faire avec le soi « seul » et le soi « avec » le compagnon ou la compagne. En effet, au sein de l’identité à géométrie variable coexistent deux hiérarchisations: l’une absolue, avec l’identité personnelle au premier plan; l’autre relative, correspondant aux exigences de la relation. Par exemple, le bon élève doit prouver, comme les autres, qu’il existe aussi autrement, que sa valeur scolaire ou sociale ne se confond pas avec sa personne. L’individu individualisé doit donc s’affirmer de deux façons: le « moi d’abord », propre à l’affirmation d’un vrai soi et le « rôle à jouer » qui désigne la dimension statuaire qui doit être mis en scène pendant la situation particulière. Une sorte de personnalité situationnelle.

La structuration du couple doit donc faire face à l’instabilité des identités: les exigences de la société individualiste sont telles que l’individu est amené à vivre sous le régime de l’éducation permanente. L’adulte comme l’enfant, n’a jamais terminé sa propre construction. Le soi n’est donc pas stable. Faut-il dans ce cas se soustraire au célibat ? L’absence de contrainte apparaît comme un élément positif qui constitue le sentiment d’autonomie. En même temps et contradictoirement, le célibat est mal perçu dans la mesure où un tel soi apparaît incomplet, trop centré sur lui-même. Cette liberté ne suffit donc pas à définir le contenu du soi et n’autorise pas le travail de révélation. En fait on souhaite le célibat mais davantage sur un plan théorique.

En effet, un partenaire contribue à construire la personne avec laquelle il vit en lui donnant le sentiment continue d’exister, le sentiment de stabilité qui fonde l’identité. Ce sentiment s’enracine notamment dans la conversation permanente qui valide la vision du monde des partenaires. L’univers devient crédible et le soi a davantage l’impression d’exister. De plus, le regard d’amour métamorphose l’Homme en lui restituant un sentiment d’appartenance aux personnes qui possèdent les qualités pour former un couple (sensibilité, gentillesse, tendresse, générosité).

Ensuite, le conjoint a pour fonction de valider l’identité de son coéquipier, de transformer ses ressources en capital. Cette validation inclut plusieurs missions: celle de la cohérence, de la révélation et de la totalité (la prise en compte de la totalité de soir par l’autre est un rêve). Cela implique que lorsque l’identité du partenaire change, le conjoint doit, lui aussi, modifier sa manière de proche familier. Soumis à la pression sociale de l’épanouissement personnel, les couples modernes doivent suivre le rythme des transformations identitaires de chacun. La mobilité conjugale est obligatoire: elle est assurée par une nouvelle définition des fonctions assurées par chacun des partenaires, sinon elle engendre la séparation. Souvent, la reconnaissance publique de son propre changement doit s’inscrire par le renouvellement du partenaire.

Les individus font comme s’ils étaient insensible à la fidélité. Cette position est fausse. En effet, le nombre de personnes en union conjugale qui déclarent avoir des relations extraconjugales a baissé pendant ces vingt dernières années. Cela renvoie à l’une des dimensions de la fonction de validation de soi: donner le sentiment de l’unité. L’amour sexuel ouvre le plus largement les portes de la personnalités globale donc il y a cette nécessité de rester cohérent avec soi-même.

Mais il existe un autre type de fidélité: la fidélité à soi-même. La logique de la psychologisation de l’identité a pour effet de valoriser cette fidélité. Celle-ci peut entraîner la rupture conjugale car fidélité à soi et engagement de longue durée ne sont pas toujours conciliable. Les femmes justifient très souvent la séparation du fait de la destruction de leur identité, ne voulant pas être gelées dans un rôle défini. De plus, la conception moderne de l’individu dévalorise les rôles exaltant au contraire l’originalité et encore plus l’authenticité, comme sentiment de fidélité à soi-même. Si le conjoint ne comprend pas le besoin de modification identitaire du partenaire, il peut contribuer à la rupture. Ce d’autant plus que les valeurs contemporaine de mobilité ne valorisent pas en soi la permanence, la longue durée. En effet, il y a une très grande mobilité affective. On cherche jusqu’à ce qu’on ait trouvé chaussure à son pied, avec le risque de se retrouver seul. Mais pour qu’un couple contemporain fonctionne, ses membres doivent se réformer, en mettant de coté certains aspects de leur identité, en tenant compte des demandes de l’autres. Cette exigence réciproque demande du travail et du temps.

Pour les thérapeutes conjugaux, si les hommes et les femmes se séparent après quelques années de vie commune, c’est qu’ils ne parviennent pas à surmonter la fin de la première période qui serait fusionnelle. Ils n’arrivent pas à passer de l’illusion d’une seule identité au constat de la réalité des deux individualités.

Lorsque les conjoints se séparent, ils ont à la fois l’impression d’être amputés et le sentiment de renaître. Des dimensions cachées de leur personnalité peuvent revenir à la lumière, mais cela implique presque toujours que d’autres vont, sans le regard du proche connaître l’ombre.

Le maintien d’une union réclame une transition exigeante pour les deux partenaires.

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dimanche 20 août 2006

Sociologie du couple

Tout ce qui touche à la vie quotidienne et qui était autrefois transmis par la tradition, est mis en questionnement généralisé. Chacun veut savoir le pourquoi du moindre détails, et le comment lui permettant d’améliorer son existence. Cette logique domine le couple aujourd’hui. Ce couple moderne est paradoxal: à la fois plus attirant, plus intégrateur et plus précaire, sujet à être remis en cause du jour au lendemain.

La mise en couple d’abord, est désormais progressive, donnant le temps d’expérimenter le partenaire. L’attente de proximité et de contraste sont souvent étroitement mêlées: l’autre doit être aussi proche que possible tout en apportant une richesse particulière, faite de ce dont l’on est le moins doté. Selon Jean-Claude Kaufmann, les couples se forment autour d’une perception inconsciente d’une problématique commune, avec simultanément des manières complémentaires d’y réagir chez l’un et l’autre. En effet, l’articulation ressemblances-différences est centrale dans la formation du couple. L’unité complémentaire est parfois l’art d’associer la plus grande proximité avec la plus grande différence.

Mais n’importe qui ne se « marie » pas avec n’importe qui précisément parce que n’importe qui ne rencontre pas n’importe qui. Les rencontres se font dans des types de lieux publics, des lieux réservés, et des lieux privés différents. La fréquentation de lieu définis aura défini ce que seront les fréquentations. Mais en général, on évoque plutôt le hasard et c’est probablement une manière de se protéger, évitant d’avoir à donner une autre explication. Le hasard permet de repousser l’idée que l’on aurait pu évaluer le partenaire comme une vulgaire marchandise, ou penser à une stratégie d’avenir en le choisissant, ou encore défendre ses intérêts personnels. Parler de hasards laisse cours à l’évocation d’une naissance mystérieuse de l’amour. De même que la réalité d’un choix réfléchi est difficilement avouable car elle s’oppose à l’idéal amoureux dans ce qu’il y a de plus pur, loin de tout calcul. Mais le choc amoureux est le résultat d’une prédisposition socialement et individuellement construite, qui place le sujet dans les conditions de pouvoir ou de devoir l’éprouver.

Le couple commence donc à petit pas, dans la légèreté insouciante du moment présent. L’important est d’être libre, de respirer la vie à plein poumons, de prolonger la jeunesse. L’angoisse est de s’enfermer trop vite dans l’existence installée, de limiter l’horizon, de rater d’autres bonheurs possibles. Cette légèreté conjugale a une double fonction: freiner l’intégration pour que chacun trouve ses positions et évaluer la faisabilité de l’accord pour se retirer aisément. Il s’agit de tester le partenaire et sa propre personnalité reformulée par les débuts de la vie de couple. Il s’agit non seulement de décider si nous sommes faits pour tel union mais si cette union nous fait tel que nous souhaitons être. Car l’amour fondateur du lien conjugal est en partie une dénégation du « je » au nom du « tu » et du « nous ».

Une fois réunis, le contrat amoureux positive l’être considéré et, ce faisant, construit un rapport de sens positif pour l’amoureux lui-même: être amoureux, c’est être en accord harmonieux avec le sens de la vie. Nous sommes amoureux de notre conjoint mais nous idéalisons aussi nos amis, notre chien, notre logement.

L’amour est une construction particulière dans la mesure où existe un décalage entre sa représentation collective e la façon dont chacun le vit. Chacun attend beaucoup de ce couple et paradoxalement, l’idéalisation du couple est à l’origine de sa fragilité, le rendant plus complexe à construire.

Enfin, les causes de la rupture sont à rechercher dans le processus historique d’individualisation de la société: l’autonomisation progressive des individus les amène à regarder de façon critique leur présent et à se satisfaire moins facilement des situations acquises.

Le lien social était imposé aux acteurs, maintenant il est ouvert et à construire: il faut construire sa propre identité d’où la difficulté de maintenir une union stable.

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jeudi 10 août 2006

L'individu moderne

L’occident a inventé, avec la révolution française, un type de vie qui rompt avec les sociétés traditionnelles qui associaient des individus dès leur naissance. Dans la nouvelle société moderne et individualiste, tout le monde réclame de l’air voulant éprouver de plus en plus le sentiment d’être libre. Aujourd’hui l’individu réflexif et évaluateur doit construire lui-même son identité et ses réseaux d’amis. Ainsi, si les individus souhaitent plutôt un lien social fort, ils ne veulent pas pour autant en payer le prix qui consisterait à diminuer leur liberté. En effet, chacun approuve l’individualisme à titre personnel et le récuse au niveau collectif.

L’individu existe donc par lui-même, contrairement à autrefois ou celui-ci était défini comme appartenant à un groupe. On parlerait d’ailleurs aujourd’hui de crise du lien social comme si cette crise était un raté de nos sociétés démocratiques. En réalité c’est une des caractéristiques des sociétés modernes. Nous serons en crise tant que nous serons dans des sociétés démocratiques. Cette crise est de quatre natures différentes.

En premier, c’est une crise de la transmission. On est aujourd’hui dans une société de communication qui s’inscrit dans l’espace et non dans un modèle de transmission qui s’inscrit dans le temps. Ainsi, des individus sont notamment liés par une histoire commune, un passé. C’est en intériorisant le social que l’individu devient membre de la société. Et l’individu individualisé a aujourd’hui le pouvoir de décider du poids du passé qu’il veut incorporer dans son existence personnelle. Il est donc beaucoup plus difficile de lier des individus émancipés. Mais selon François de Singly, cette prise de distance volontaire aux origines peut être légitime si par ailleurs il y a un engagement libre et éclairé. Cette balance entre le désengagement et l’engagement est le cœur de la modernité.

La seconde crise est celle de la raison. En effet, l’homme serait uniquement habité par lui-même et ses préoccupations propres, détaché de l’histoire commune. Cette crise de la raison est caractérisée par la tyrannie de l’émotion. Les individus modernes s’enferment dans leur bulle, indifférents aux affaires publics, centrés sur le soi et sur le monde personnel - reflet du narcissisme et de l’égoïsme en fait.

Durkheim disait déjà que « je ne suis certain de bien agir que si les motifs qui me déterminent tiennent non aux circonstances particulières dans lesquelles je suis placé, mais à ma qualité d’homme in abstracto ». L’individu moderne serait donc de moins en moins libre puisqu’il obéirait aux mouvements de son cœur au lieu de suivre la sagesse de la raison.

La crise de la stabilité, ensuite, montre la difficulté à lier des individus à l’identité fluide. L’exemple type de cette crise est le couple. La relation amoureuse est cette chose que chacun essaye de conquérir sans vraiment en saisir toute la dynamique. En effet, il y a toujours cet arbitraire entre une relation amoureuse forte et la protection du soi de ses participants. Paradoxalement, c’est souvent la femme qui redoute la trop forte dépendance amoureuse et qui n’a pas envie d’être enfermé dans un rôle de compagne ou d’épouse, ne voulant pas exister à travers son mari. Cette dernière s’en rend compte au fil de la relation c’est-à-dire qu’elle remarque un décalage entre ce qu’elle vit et ce qu’elle veut être. Ce refus de l’enfermement est caractéristique des sociétés modernes. L’amour contemporain recherche une distance variable, autorisant un double travail de construction de soi: celui de la relation amoureuse et celui qui permet de respirer un autre air. L’individu souhaite éviter la routine des rôles, les habitudes qui limitent son expression personnelle. Il éprouve le sentiment que ses marges de jeu sont insuffisantes et il s’autorise alors un voyage, un déplacement, une parenthèse, voire une séparation. Il se met en vacances de son moi prisonnier et estime avoir le droit à autre chose.

Georg Simmel exprime très bien cette fascination pour le changement: « ce que nous éprouvons comme de la liberté n’est souvent en réalité qu’un changement d’obligation; au moment où, à la place de celle qu’on assumait jusqu’alors, vient s’en glisser une nouvelle, nous ressentons avant tout la disparition de la pression antérieure; et parce que nous en somme libérés, nous nous sentons en premier lieu absolument libres, mais la nouvelle obligation commence à faire sentir son poids à mesure que vient la fatigue, et désormais, le processus de libération s’applique à elle comme il avait précédemment débouché sur elle ». C’est pour cela que (dans un situation de couple notamment) la déliaison provisoire est préférable à la rupture pour résoudre les contradictions internes de l’individu. Une des contradictions est ressentie comme la réduction à une seule dimension de l‘identité, et en conséquence la disparition du sentiment de liberté. Le propre de la modernité est cette tension entre stabilité et mouvement. Si certaines personnes restent encore dans un cul de sac domestique c’est parce que la vie conjugale procure de la sécurité et des conditions plus aisées pour la structuration du soi. Entre l’enracinement qui emprisonne et l’errance qui insécurise, les individus élabore des compromis qui leur permettent de créer des liens assez élastique pour si possible ne pas rompre. Il faut donc retrouver une identité fluide qui est nécessairement multidimensionnelle. L’idéal est un amour libre, au sens de libéré de l’excès amoureux, un amour qui n’enferme pas, qui n’aliène pas afin d’être libre ensemble. Un autre désaccord qui suscite le mécontentement et l’insatisfaction est la prise de conscience du décalage entre ce que la personne croit être la vérité de soi et l’image que l’autre a de soi.

La crise des normes enfin, pourrait soulever le problème du manque de repère dans nos sociétés. En réalité, les difficultés proviennent de la multiplicité de ces normes. La tyrannie de l’intimité nous indiquerait aujourd’hui que le social serait remplacé par le personnel. Le besoin de saisir le singulier, le souci de la particularisation est davantage développé que l’aspiration au général. L’essence du moderne c’est le psychologisme, le fait d’éprouver et d’interpréter le monde selon les réactions de notre intériorité. Les règles ne sont pas contestés mais on estime être assez grand pour juger de leur juste application. On passe d‘un régime de la similitude à un régime de l‘altérité: chacun doit être reconnu dans sa différence. Cela est visible dans l’éducation, où on est passé d’une éducation centrée sur la transmission à une éducation centrée sur le développement des potentialités de l’élève.

Dans les sociétés modernes, la normativité psychologique s’est imposée mais n’a pas fait disparaître le régime de normativité de la règle pour trois exigences sociales: l’égalité de traitement, la vie commune, le respect de certain savoir. L’individu doit donc apprendre à manier cette alternance de normativité.

D’après François de Singly toujours, l’idéal du lien se trouve entre liberté, convivialité et respect mutuel. Il y a un équilibre a trouver entre la tyrannie du formalisme c’est-à-dire que des inconnus peuvent entrer en contact sans référer à leurs particularités individuelles (savoir le monde) et la tyrannie de l’intimité c’est-à-dire une conversation centrée sur l’histoire personnelle de chacun avec anecdote, récit de soirée,…

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lundi 6 mars 2006

La pornographie ou l'épuisement du désir (2)

Précédemment, nous avons vu avec Patrick Baudry le lien entre l’image pornographique et le spectateur. Le film porno montre les rites de l’amour sorti d’un contexte sentimental: il décrit simplement les mécanismes physiologiques. Il n’y a pas d’émotions mais des sensations. La philosophe Michela Marzano s’est intéressée à ce même thème d’un point de vue plus éthique dans son ouvrage La pornographie ou l’épuisement du désir. Elle ne cherche pas à dire ce qu’il faut faire ou penser, mais plutôt à montrer que l’envahissement des représentations pornographiques impose une vision particulière de l’humain.

Elle étudie cette vision de l’homme grâce à la notion de désir. En effet, on ne peut pas parler de sexualité et de pornographie sans aborder la question du désir. Celui-ci est difficile à saisir parce qu’il est l’essence même de l’homme.

La principale caractéristique du désir est le manque:nous désirons ce qui nous manque. Le désir existe quand l’individu décide de tendre vers ce qu’il n’a pas, de combler ses failles. C’est ce manque là, cette faille, qui nous définit et nous permet d’accéder au statut de sujet. Mais il ne s’agit pas d’un manque qui se referme sur lui-même. Bien au contraire, il engendre le mouvement d’ouverture sur les autres et est la condition de tout projet. C’est lui qui permet à chacun de s’activer, d’aller vers la rencontre, de se projeter hors de soi-même. C’est pourquoi le désir n’est jamais un point précis, c’est une espèce de ligne de fuite, une expansion. Il est toujours un désir de quelque chose, mais en même temps, il est désir d’autre chose que de l’objet désiré.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que le désir ne se réduit pas à l’objet qu’on désire. Comme si pour satisfaire un désir, il suffisait d’accomplir un certain nombre de gestes pour posséder l’objet. Si l’individu satisfaisait ses désirs, il serait quelqu’un de « plein » et de refermé sur lui-même, dans une suffisance profonde et ne pourrait envisager un rapport avec le « dehors », c’est-à-dire l‘autre.

C’est pourquoi le désir est essentiellement différent du besoin. Le désir et le besoin sont liés au manque. Cependant, contrairement au besoin, le désir ne tend pas à la possession. Le besoin, lui, demande d’être satisfait par la consommation de son objet. Par exemple la faim, c’est-à-dire le besoin de nourriture, disparaît en mangeant des aliments. On voit donc ici que l’objet disparaît et le besoin également: la nourriture perd son altérité c’est-à-dire qu’elle n’est plus autre mais entre en « moi », dans le « même ».

En revanche, lorsque le désir sexuel entre en jeu, on ne peut pas priver l’autre d’être un autre. L’autre ne peut plus disparaître comme s’il s’agissait de nourriture. Le désir sexuel existe dès lors qu’on renonce à faire de l’objet de son désir une chose à consommer. L’autre est celui qui nous renvoie à notre manque car c’est celui que nous ne sommes pas. Il nous oblige à renoncer à une possession totale car celui qui cherche à aller jusqu’au bout de la possession efface l‘autre, détruit son désir et supprime l’objet. Prendre conscience et accepter sa propre faille équivaut à reconnaître ce que je n’ai pas. C’est donc admettre une certaine dépendance à l’autre et empêcher de le détruire ou de le transformer en chose à posséder. Lorsque le désir se satisfait comme un besoin, alors l’autre n’est plus le signe de ce que je n’ai pas.

C’est ici qu’entre en jeu la pornographie. En effet, dans un film X, ce qui est représenté est l’absence du manque. Pour faire compliquer, « l’appropriation réduit l’objet du désir à une chose qu’en tant qu’avoir, est un étant ayant perdu son être ». Et pour faire simple: l’individu perd son statut de sujet (d’être) et devient un instrument (avoir).

En effet, la rencontre sexuelle avec l’autre n’as pas lieu, le visage est montré mais a perdu toute signification. Ce visage est un élément comme n’importe quel autre élément du corps. Le visage n’est plus « le voile » sous lequel l’altérité (c’est-à-dire le fait d’être autre) peut se cacher. Car désirer une femme, ce n’est pas désirer son corps, sa bouche, ses mains ou ses seins, mais désirer tous les paysages qu’elle a en elle, qu’on peut visiter avec elle, que le sujet peut accomplir à partir de ce qu’elle représente, qu’elle engendre, qu’elle rend possible.

Dans le rapport sexuel, on donne et on reçoit. On perd momentanément son altérité: les deux désirs se trouvent, se mêlent, se confondent presque. Chacun répond à l’autre et il s’instaure une compréhension intime. On se perd et s’abandonne à l’autre. L’expression « quand on aime, on ne compte pas » indique précisément le fait de s’oublier en se consacrant à l‘autre.

Dans le rapport sexuel naît une réciprocité. On sent l’autre nous sentir. On est pris par le désir que l’autre a pour nous et on provoque les désirs par des élans spontanés car mon désir ne peut s’accomplir qu’à une condition: si j’éveille en l’autre un désir égal au mien. Le jeu de l‘amour consiste à faire coïncider deux désirs et de transformer la possession physique en une possession psychique.

La sexualité est le lieu de l’étonnement. Nous nous laissons surprendre par l’autre et par son désir, lorsqu’il révèle en nous ce qui nous manque, sans savoir exactement comment pourra se dérouler la rencontre. Dans la pornographie il n’y a pas de réciprocité, elle est le lieu des stéréotypes: chaque scène est soumise à la contrainte. Chacun utilise les autres et,à son tour, est utilisé.

Ensuite la scène de sexe du film porno est caractérisée par la transparence, l’absence d’intime. L’homme et la femme qui constituent la scène de sexe du film sont en même temps tous les hommes et toutes les femmes. Leur rencontre est à la fois leur propre rencontre et la métaphore de toute rencontre entre un homme et une femme. En ce sens, la pornographie qui pense libérer les esprits, imagine plutôt à la place des spectateurs. La liberté qu’ils prétendent affirmer est en réalité une nouvelle servitude. Le mystère de l’intime est cassé. L’intime, renvoyant à ce qui est intérieur, profond, constitue le noyau dur de l’individu, sa sphère privée. A l’opposé de la nécessité d’avoir des secrets pour se séparer des autres, l’individu éprouve le besoin de se montrer, d’être regardé. Le modèle de la transparence dans le porno casse les mouvements entre le repli sur soi et la reconnaissance de l’autre. La transparence de l’image pornographique, c’est-à-dire le fait de voir au-delà de la surface, gomme la signification qui normalement, est au-delà de la surface. Le signifiant est surface. Leur identité se réduit à une suite d’actions.

Le X déshumanise les hommes et les femmes par l’imposition d’un modèle auquel ils doivent se conformer indépendamment de leurs spécificités. La bouche, le vagin et l’anus n’ont pas de statuts différents, ils ne sont que des trous de jouissance. De plus, les fonctions sexuelles et excrémentielles sont voisines dans le corps humain alors qu’elles travaillent dans le sens inverse: le sexe crée et l’excrément « dé-crée ». Dans une œuvre pornographique, la distinction n’est plus faite.

Michela Marzano va loin dans ses propos en parlant du X:

« Les êtres humains sont des instruments dont on use, des chairs que l’on pénètre avant d’éliminer. Ainsi le corps est réduit à un cadavre, et le cadavre taillé en pièce. D’où une chair qui n’est plus humaine. D’où la barbarie. »

Ou encore: « Ces représentations reprennent d’ailleurs des éléments de l’esthétique nazie pour mettre en scène l’aboutissement de la dépersonnalisation. Ces situations, de non réalité finalement, nourrissent les idées nazis. »

Alors on est tenté de dire, et le choix des actrices dans tous ça ? Malheureusement, c’est un autre débat ! Il faut juste reconnaître la difficulté de choisir librement lorsqu’on se trouve dans une situation d’ignorance et de besoin. J'irai atténuer le propos en disant que l'image pornographique permet aussi de nourrir l'imaginaire masturbatoire car elle permet de penser que sa propre sexualité existe par l'imaginaire des représentations.

J’ajouterai, et ça n’engage que moi, que la pornographie est en phase avec le néolibéralisme de ces jours-ci. La décentralisation de l’homme au dépend de la maximisation de l’excitation des spectateurs, c’est-à-dire le profit. Et l’homme dans tous ça ?

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samedi 25 février 2006

Sociologie de la pornographie

Patrick Baudry, sociologue, est l’un des premiers en France à s’être intéressé à l’image pornographique. Cela fait déjà quelques années maintenant qu’il a publié La pornographie et ses images. Dans nos sociétés contemporaines, cette image pornographique est à la fois cachée et omniprésente, et touche un public extrêmement varié. On parle d’ailleurs aujourd’hui d’une véritable industrie du sexe qui génère des chiffres d’affaires colossaux. Cette consommation de masse a démarré dans les années 80 avec l’apparition du magnétoscope, c’est-à-dire la possibilité de projeter chez soi les vidéos pornographiques. Une mixité des publics s’amorce, c’est-à-dire qu’au lieu d’un public essentiellement masculin de la salle de cinéma, nous avons un public masculin et féminin avec la vidéocassette, le DVD puis internet.

Ce qui a amené à m’intéresser à la pornographie, et ce en quoi la pornographie est un objet d’étude tout aussi sérieux qu’un autre, c’est précisément que ce genre cinématographique ne concerne plus que quelques masturbateurs célibataires. En effet, cette sexualité d’image n’est pas qu’une sexualité de remplacement ou une pratique compensatoire, mais ce sexe imagier vient en plus d’une sexualité de relation. Pour beaucoup de consommateurs, ces films constituent une autre manière de vivre le sexe. Ils offrent des angles de vues et produisent du voir. Un voir particulier puisqu’il s’agit de voir ce qui dans la sexualité quotidienne est invisible et en plus, de voir autre chose que ce qu’ils font d‘habitude.

A partir de là, on peut distinguer deux choses radicalement différentes à savoir la mise en scène du sexe dans le film pornographique et la sexualité relationnelle. Tout comme le spectateur d’un film normal voit du « vrai » qui est du « faux » tandis que le spectateur de l’imagerie sexuelle voit du « faux » qui est du « vrai ». En effet, le pornographique réduit la sexualité au sexe. Normalement la sexualité comprend le sexe et les émotions mais les images pornographiques ne sont pas faites d’émotions ni faites pour l’émotion. Ce sont des images faites pour la sensation: à la fois on s’excite et l’excitation est un spectacle à quoi l’on assiste.

C’est précisément parce que les manières de faire des acteurs et actrices ne sont pas celles que nous connaissons dans notre vie sexuelle, qu’il s’agit d’un métier. L’actrice ne jouit pas car elle est la jouissance elle-même, et c’est parce qu’elle ne jouit pas qu’elle peut affirmer que c’est un métier. La femme est le matériau premier des cassettes vidéo. L’acteur se tient aux cotés de l’actrice, et c’est elle que l’on voit. L’acteur se contente d’aider à mettre en scène la mise en scène du sexuel. C’est l’excitation féminine qui est spectaculaire, l’excitation masculine va de soi et accompagne la performance de l’actrice car c’est elle qu’on juge essentiellement.

           « C’est elle qui s’observe surtout et dont on apprécie les talents et le professionnalisme. C’est moins l’érection qui se regarde que le résultat d’une fellation, ou moins l’éjaculation que sa capacité masturbatoire ou sa bouche. Ce sont les lèvres et ses yeux que l’on juge, le mouvement de ses fesses et la forme qu’elle donne à ses seins. C’est la mine de son excitation que l’on guette. Ce sont ses mouvements de langue, le creusement de ses joues, son regard qui s’évaluent. C’est son maquillage et son vernis à ongles, l’ondulation de ses cheveux, ses gémissements et les mots qu’elle prononce qui sont surtout testés. »

Ensuite, le plaisir réside dans le fait que les femmes sont disponibles, à un usage sexuel: leur corps est réduit au sexe du corps. Elles n’ont pas d’exigences particulières, mais sont plutôt faites pour les exigences qu’on peut en avoir d'elles. Pendant que l’actrice s’ennuie et qu’elle est ailleurs, c’est là qu’elle se rend disponible. Non pas d’elle-même mais c’est nous qui constituons sa disponibilité pour nous.

L’idée centrale est qu’il ne faut pas s’interroger sur la sexualité qui se voit dans le film mais sur la manière que l’image a de la montrer. La pornographie n’est pas simplement un contenu, c’est une ambiance générée dans le rapport entretenu à un contenu spécifique. On peut énumérer quatre caractéristiques de cette image: la précipitation de la scène sexuelle (le dialogue dure quelques secondes), la saturation du sexe c’est-à-dire qu’on ne voit que ça dans ces films, la sexualité est de type professionnel qui donne à l‘image ses caractéristiques et son ambiance: nous avons vu en quoi c’est un métier, et enfin le « hors récit ». Le hors récit c’est-à-dire hors de toute contrainte narrative, d’un scénario prétextuel et surtout le prétexte d’y avoir aucun texte: le film X ne raconte rien.

Le porno ne montre rien que nous ne sachions déjà. Voir des gens faire l’amour ne procède pas en soi d’une nouveauté. Le porno fait voir du déjà su. Le spectateur sait comment vont s’enchaîner les séquences. Il ne regarde pas mais voit qu’il vérifie que ce qu’il voit devait se produire: Parfois il se précipite vers la scène qui l’intéresse le plus puisqu‘il sait tout, il n‘y à rien d‘autre à voir que ce qui sera vu: déshabillage rapide - fellation - cunnilingus - pénétrations multiples - sodomie - éjaculation faciale. C’est uniquement le corps qui fait récit: le récit se fait corps.

Voir un film X, ce n’est pas regarder par la fenêtre des voisins qui font l’amour. Ni même voir des acteurs faire l’amour. Mais assister à des scènes codées où ce que l’on voit ce sont des gens qui font du « faire l’amour ». L’image n’est qu’apparence et surface et si l’on pense que l’image montre la réalité, c’est parce qu’elle est une construction du réel: elle trompe falsifie et illusionne. Mais en réalité elle déconstruit la véritable relation sexuelle.

L’idée principale du livre de Patrick Baudry est certainement qu’on ne regarde pas un film porno, on voit peu, mais on visualise. En effet, la puissance de l’image n’existe que lors de la première projection: au moment de sa découverte, elle captive, sature la vision et clôt le regard. La revoir oblige à ne plus jamais la voir telle qu’elle avait été vue, avec une telle puissance et un tel aveuglement. La revoir oblige en fait à commencer de la voir et de la regarder. La puissance de l’image existe car elle est seulement visualisée: c’est dans l’instantanée et l’actuel que réside le plaisir. Les images sexes du film porno sont à la fois investies et visionnées: le spectateur redouble la position de l’acteur se voyant voir. Dans le X on est pas pris par l’image, mais on est pris par une ambiance générée par l’image. Pour différencier la scène de X et la relation sexuelle intime, l’acteur installe un décalage entre les deux (aussi pour montrer qu‘il s‘agit d‘un métier). Ainsi il joue à jouer un rôle d’où la distanciation entre le corps de l’acteur et l’acteur lui-même. Et du coté du spectateur, il s’agit de se voir voir, d’un décalage entre soi et le spectateur. Il y a cette capacité à jouer avec sa propre excitation, de se superviser dans le rapport qu’on a à l’ennui, au dégoût, à l’excitation, à la transgression.

Le porno est donc un monde en tant que tel qui se situe à coté de la vie sociale. Et le phénomène de sexualisation est directement lié à l’évolution des technologies qui permet de montrer et surtout de démontrer le sexe. Si l’on peut échapper à la sexualité, il est cependant difficile d’échapper au sexe.

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dimanche 12 février 2006

Théorie de l'action ménagère

Retournons aux activités quotidiennes de la vie, avec Jean-Claude Kaufmann, sociologue. Il explore cette fois-ci le monde ménager: quelles forces poussent à ranger, à épouster, à faire les vitres, à laver et à repasser ? C’est dans son livre le cœur à l’ouvrage qu’il étudie les lois de l’action ménagère.

En effet, ces gestes sont si profondément inscrits dans notre corps que nous ne pensons plus à eux et apparaissent même comme insignifiants. Mais faut-il rappeler qu’une des caractéristiques fortes de l’homme est la propreté: le premier apprentissage de l’enfant est celui de la propreté. Être propre, c’est appartenir à la civilisation et marquer la frontière avec la saleté, le non-soi. Ainsi faire le ménage au sens des choses, c’est aussi faire du ménage au sens des personnes, constituer de la famille. Si on laisse aller les choses, si on n’arrive pas à organiser le ménage, la famille casse. Ces gestes familiers constituent donc la base de l’existence du groupe.

Jean-Claude Kaufmann s’intéresse ensuite à la société des objets. Selon lui, les objets stockent de la mémoire humaine et fonctionnent comme un repère pour l’homme. Mais avant d’être des repères, ils ont nécessité un long apprentissage: la fourchette par exemple, a exigé des années d’exercices physiques et d’inculcation culturelle pour être correctement tenue, jusqu’à l’aboutissement signalé par l’oubli de l’avoir appris. Quand il s’agit d’un objet nouveau, on le tripote pour identifier de nouveaux repères dans le contact avec les choses, une sorte d’exploration, comme si on voulait le faire entrer en soi.

Ainsi, il est souvent difficile de se séparer de vieil objet car celui-ci avait incorporé une part du soi: comment pourrait-il ne pas être difficile de se séparer de soi ? C’est pourquoi le rangement des choses familières est particulièrement pénible car il renvoie à un tri identitaire. D’une part l’identité de la personne se diffuse dans les objets que nous faisons parler, d’autre part le corps biologique est à distinguer du corps sociologique: les objets sont incorporés au sens strict et s’introduisent dans l’univers de la routine. Ainsi le corps sociologique est à géométrie variable.

Le ménage est très souvent l’occasion d’un corps à corps individuel avec les objets, détrônant les personnes. Mais la personnalisation de l’échange avec l’objet n’est qu’un moment du processus où la personne fabrique du familial à travers le mouvement des mains. Paradoxalement, la famille se fabrique à partir d’actions fortement individualisées. La sensation de plaisir s’inscrit dans un imaginaire fait de symbolique, d’images fortes et idéalisées: passé, présent, avenir s’enchaînent (remémoration des scènes et des personnes lors du repassage en fonction des différents vêtements, souvenirs d’odeurs, rappels d’enfance, projections de scènes futures, etc.)

Quels sont donc les facteurs qui nous poussent à l’action ménagère ? Les personnes interrogées ont une réponse simple: il faut le faire parce qu’il faut que ce soit fait. En réalité, la remise en ordre des choses est double: l’ordre concret des choses bien sûr, mais aussi l’ordre qui est dans la tête. En d’autres termes, la tête se vide de ses impuretés en même temps que les mains nettoient et les idées se remettent en place en même temps que les choses sont rangées. Cet ordre mental, enregistré par l’individu sous forme de schéma mental, constitue la référence ultime. Avant donc de déclancher l’action, le regard transmet l’information à savoir que le schéma habituel n’est plus respecté. L’action a donc pour but de reconstruire la correspondance avec le schéma mental incorporé, de supprimer la confusion de l’esprit. Donc il faut non seulement le faire pour que ce soit fait, mais il faut en plus le faire comme ça doit être fait, remettre les choses à leurs places.

Mais si on est obligé de faire du ménage, on s’oblige aussi à le faire. En effet, le sens de l’action consiste à inscrire en soi les normes d’obligation qui sont perçues comme des références extérieures. L’intériorisation de ces normes accentue alors l’efficacité des automatismes en diminuant la pénibilité de l’action. Le modèle visé est celui de l’automatisme parfait, supprimant les doutes et la pesanteur du corps. Mais l’individu ne doit pas non plus devenir l’esclave de cet automatisme, c’est pourquoi on parle plus largement d’habitude. Cette dernière reste ouverte à la pensée, enregistre le nouveau et reformule l’ancien.

L’habitude profonde, c’est-à-dire quand le corps seul mène la danse, est un modèle rarement atteint. Quand l’automatisme ne parvient pas à entraîner le corps, la pénibilité augmente. L’action ménagère ne relève plus d’une simple injonction qui facilitait l’aisance et la fluidité des gestes, mais des questions surgissent (pourquoi le repassage de ceci ? Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ?) et créent une distance entre les idées et les gestes.

Cette pénibilité n’est pas la même pour tous; elle varie selon le contexte de l’activité et selon la mémoire personnelle: elle est une construction sociale. Pour que cette pénibilité s’efface, il faut qu’il y ait unité du soi avec les gestes. Plus le doute est fort sur le rôle à tenir en matière de nettoyage, plus la pénibilité fait surface. Le but recherché est toujours l’unité de soi autour du geste: si la personne regarde son corps comme un autre soi, le geste devient étranger et objet d’étude. L’utilité et l’efficacité de l’action sont alors interrogées, la rationalité de l’automatisme évaluée, et une comptabilité du temps perdu systématiquement ouverte.

Entre les automatismes du corps et la rationalité du cerveau, existent les sensations. Celle de pénibilité, nous l’avons vu, mais aussi celle de plaisir. Le lien entre les deux serait de dire que plus une activité a demandé d’effort, plus elle procure de la satisfaction une fois terminée. Lors du repassage par exemple, il y a double plaisir: à l’instant ou le repassage est terminée mais aussi légèrement avant en se représentant la scène libératoire. Plaisir plus tard encore, lorsque la personne ouvrira son armoire en voyant les piles d’habits bien alignées: leur seule vue rappelle l’effort, la fierté d’être parvenue à dominer le corps pour une action, ou de prouver que l’on est capable de maîtriser une organisation complexe. Bref, c’est une victoire.

Une autre sensation importante dans le déclenchement de l’action est l’agacement. Quand une activité est mal vécue au moment où elle est faîte, la mémoire enregistre cette association et la personne sait que l’attend un moment difficile. Deux phases constituent cet agacement: avant l’action par bribes de pensées, et pendant l’action. Il devient même difficile à dire si c’est la représentation de la pénibilité de l’action ou l’action en elle-même qui est désagréable. Agacé donc, à cause du travail qui reste à faire, de la pénibilité à venir, mais aussi contre soi-même à cause du manque de volonté et d’organisation et de l’incapacité a dominer l’activité ménagère.

Être agacé par soi-même présuppose qu’il y ait distance de soi à soi: le soi en chair et en os confronté à la pénibilité des gestes refuse d’obéir au soi pensant confronté lui-même au fait que le soi corps refuse d’obéir au soi pensant. Le soi pensant étant régit par la norme de propreté et le soi corps régit par la norme de l’instant. La prise de décision dépendra alors de la distance entre les deux sensations et entre les deux normes de référence. Pour se motiver à agir, de multiples tactiques se mettent alors en place, grâce aux sentiments notamment qui permettront un rééquilibre intérieur.

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vendredi 23 décembre 2005

Ce que cuisiner veut dire

Casseroles, amour et crises est l’ouvrage récemment publié par le sociologue Jean-Claude Kaufman. Il y explique comment les repas construisent la famille. On se reconnaît tous aux nombreux témoignages du livre, tout en voulant parfois compléter par nos expériences personnelles.

Une première remarque d’ordre générale est celle de l’autonomisation des pratiques culinaires. Autrefois, la famille était régulièrement réunie autour de la table pour ses repas. Aujourd’hui, un appareil a complètement changé la donne: le frigo. Il se positionne désormais au centre de l’organisation alimentaire domestique. Selon ses envies et son rythme, le mangeur individuel ouvre la porte du réfrigérateur et se sert directement. Des mangeurs donc, de plus en plus autonomes.

La volonté de « faire famille » par la table est celle de créer une conversation familiale. Les médias véhiculent l’idée que à table chacun s’écoute et se confie aux autres en pleine liberté. C’est en fait qu’un idéal qui, lorsqu’il est pris pour la réalité universelle rend encore plus malheureux de ne pouvoir personnellement l’atteindre. La conversation familiale est difficile car elle regroupe des individus de plus en plus autonomes. C’est pourquoi le bavardage familial est abondant. Mais il permet de construire un univers commun, un point de vue qui unifie le groupe. L’enquête sociologique a montré que la nourriture en elle-même est un sujet de conversation majeur (commentaire sur les plats, sur les sensations de chacun,…). Les petites histoires alimentent la grande histoire de nous même, validée lors du repas par le groupe familial, qui l’inscrit dans sa propre histoire collective. La parole des enfants est aussi un problème, notamment pour les parents: suite a leurs questions, les parents sont souvent déçu de la brièveté des réponses, amenés alors à grappiller des informations. Les parents doivent ici maîtriser particulièrement bien l’art oratoire et savoir doser habilement les questions. La construction de la famille par les repas est un objectif de communication: se parler comme preuve que l’on est bien une famille vivante. Dans le fait de manger, il y a aussi l’idée de partager quelque chose d’essentiel ensemble. Même sans le dire, chacun ressent le plaisir des autres et de la faim assouvie.

Le lien entre famille et repas est donc étroit. Ainsi, c’est bien connu, les repas sont des cristallisateurs et des marqueurs des moments d’intensité pour les réunions de grande famille. Il suffit de feuilleter les albums photos pour constater que la majorité des événements ont été immortalisés par des clichés de repas.

La table, la conversation qu’elle instaure, et les manières associées (le fait de reprendre sa place au repas suivant par exemple est un acte assez manifeste de l’incorporation à la vie, aux coutumes du groupe familial) fabriquent concrètement le lien familial. Mais la table a en réalité beaucoup de mal à faire famille à elle seule. Ce qui est dans l’assiette n’est pas négligeable, ainsi que la manière dont la nourriture a été produite. Un repas qui donne envie pousse à l’engagement, le mangeur est davantage « dans son assiette », au sens propre et figuré. C’est ici qu’il devient intéressant d’analyser le comportement du chef (la cuisinière). Celui-ci doit continuellement choisir des types d’aliments, une manière rapide ou plus élaborée de les préparer, un style de repas, etc. qui auront des conséquences sur la forme future de la famille. Sans même s’en rendre compte très souvent; il ne cesse de prendre des décisions dont la portée est plus importante qu’il ne l’imagine.

Avant de se mettre dans la peau du responsable des fourneaux, il convient de distinguer deux mondes de la cuisine: la cuisine de tous les jours que l’on s’efforce d’expédier, et la cusine-passion. Mais cette opposition existe plus dans la tête des personnes interrogées que dans la réalité. Dans ces deux cas toutefois, c’est l’individu-sujet qui est au centre. L’individu autonome et émancipé dans la cuisine rapide; le créateur de mouvement donnant sens à sa vie dans la cuisine-passion.

Les motivations de cette cuisine-passion sont multiples: l’envie, le désir de créativité, l’attente d’un plaisir gustatif personnel, le don d’amour pour la famille. L’intensification du lien familial par la cuisine passionnelle vient donc d’un sentiment ressenti individuellement. L’individu se regroupe dans une vision de don de soi amoureux producteur de lien familial. Il lui faut pour cela rencontrer une attente car il n’est guère facile d’aimer sans retour. Il s’agit aussi d’inventer (grâce au livre de cuisine) de nouveaux plats pour re-inventer une famille vivante et intense, contre la routine.

Malgré la cuisine-passion produite par la cuisinière, celle-ci éprouve des pénibilités. Pour trouver l’idée de repas par exemple. Car à ce moment particulier, se révèle l’immensité et la diversité des choix possibles. Le chef doit connaître ce qui lui reste en stock, être attentif aux goûts de chacun, privilégier une gamme de critère (diététique, gustatifs, relationnels), imaginer des architectures de repas possibles, inscrire les variations dans la longue durée (donc se souvenir des choix précédents),etc. L’idée est d’ailleurs susceptible de déclencher des remarques très critique, c’est pourquoi la cuisinière s’investit dans chacune des possibilités en imaginant les réactions de chacun. Enfin, l’indécision majeure concerne le degré d’engagement du chef (cuisine rapide ou passion ?) et la forme du lien social à fabriquer (individualisé ou collectivisé , routinisé ou inventif ?). Le chef se sent très seul quand aucune idée ne lui vient, solitude qui aggrave encore la pénibilité mentale. Une brève phrase lui échappe alors: « Qu’est-ce que je dois faire à manger ? ». Phrase lancée dans l’espoir que la famille puisse comprendre l’intensité et la complexité du travail accompli.

Ou bien encore:

« -Qu’est-ce que tu veux manger, demande-elle

-Ce que tu veux, fait ce qui t’arranges…(énervement dans ce cas !) »

Ici, elle lui demande comment puis-je satisfaire tes désirs ? Le désengagement et l'indifférence du partenaire portent l’agacement à son comble car celui-ci est convaincu de sa bonne foi: il ne veut pas imposer ses goûts ni commander au chef, il saura humblement se satisfaire de ce qu’il y aura au repas. Le chef a appelé au secours parce qu’il se sentait seul, désemparé. Il ne s’agissait pas seulement de fatigue mentale, ni d’un problème strictement personnel. La cuisine fabrique la famille par les repas; le chef ne peut s’engager dans le don de soi amoureux qu’en répondant aux désirs. Or il faut pour cela que ces derniers s’expriment. Par sa question, très souvent le chef demande en fait que s’expriment des désirs, susceptibles d’exciter la dynamique culinaire et familiale. Cuisiner nécessite donc une véritable intelligence programmatrice.

La cuisine a cet autre avantage que les utilisateurs remarquent le travail fourni et apprécient éventuellement l’art du chef. En ce sens aussi, le chef façonne l’avenir des siens par le malaxage, sa famille est dans ses mains.

La cuisine-passion est aussi un langage par défaut: quand il y a engagement passionnel du chef, elle constitue en particulier un langage amoureux évident. Le chef communique par l’excitation des désirs et l’échange de plaisir. Créer du plaisir par son propre plaisir aussi.

En ce qui concerne les compliments, ils sont davantage attendus quand le chef vient de se dépasser plus que d’ordinaire. Il attend une réaction signalant que les convives ont noté son effort. Le chef qui s’est engagé fortement dans la logique de don de soi espère être reconnu comme celui qui donne plus que l’autre. En général, les éloges doivent rester mesurés.

Enfin, il reste à parler d’une chose importante dans la vie du chef: les courses. Cette tâche est d’une complexité inouï: il doit arbitrer entre des options alimentaires, gustatives, sanitaires, économiques, imaginer une architecture future des liens sociaux, moduler son propre engagement culinaire,etc. Saisir les promotions est aussi un enjeu de taille. Mais leur succès est souvent donné comme l’exemple de l’affirmation d’un consommateur calculateur illustrant la rationalité de l’individu. Or même si cette dimension est bien réelle, c’est aussi exactement du contraire qu’il s’agit. L’économie affichée est utilisée comme un merveilleux prétexte pour ne pas se poser de questions, loin donc de la rationalité réflexive. Leur séduction est automatique, et leur fonction est donc de réduire la complexité et la pénibilité du choix.

Faire la cuisine est un véritable travail intellectuel. Des éléments divers peuvent concourir à pousser le chef à l’action. Le souffle de la créativité ( le chef est un artiste), le désir de gloire (le chef joue à la star), le besoin de se relaxer (le chef joue avec ses mains). Le chef a faim de famille, car ne plus avoir rien à se dire n’est pas le pire qui puisse arriver; c’est de ne plus rien ressentir ensemble. La nourriture est alors une arme décisive pour fabriquer la famille.

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vendredi 19 août 2005

Les seins nus de la plage

Voilà un thème qui peut paraître très banal, impertinent et peu légitime. Mais le sociologue Jean-claude Kaufman nous apprend le contraire dans un de ses livres: Corps de femmes, regards d’hommes. En effet, enlever son haut de maillot à la plage n’est pas un geste simple et naturel mais il s’inscrit dans un ensemble de règles de comportement, définissant qui a le droit de faire quoi et comment.

Tout d‘abord la plage est certainement le meilleur endroit reconnu pour bronzer son corps tout entier. Une forte pigmentation de la peau est, sans conteste, un facteur de beauté. Le plaisir d’être bronzé est celui d’être classé positivement, dans la bonne catégorie, de ceux qui peuvent aussi s’offrir des vacances. Se rendre compte qu’on est bronzé, c’est constater qu’on est parvenu à obtenir ce classement. Et dans ce sens, le bronzage est un travail sur soi avec l’idée d’effort à fournir pour être reconnu comme tel, et aboutir à une pleine satisfaction. La satisfaction d’avoir bien travaillé. Pour certaines femmes, le désir de soleil est si fort qu’il pousse à multiplier toujours plus les surfaces exposables. En effet, cette sensation épidermique rare qui enveloppe et qui donne même parfois l’impression d’être touché peut être une cause du dénuement en été. On ajoute à cela le toucher de l’eau sur la peau nue, le sable chaud et doux qui caresse les seins, la chaleur du soleil et les chatouilles du vent: c’est les contacts directs qui agrandissent le plaisir sensuel. A la question du pourquoi pratiquez-vous les seins nus, les réponses immédiates sont le canon esthétique que représente le bronzage des seins, l’absence des vilaines marques blanches et la possibilité de pouvoir ensuite porter une petite robe d’été sans problème.

Mais plus profondément, le corps semi nu est un moyen de supprimer la frontière entre la personne et le monde, d’être en contact simple avec la plage qui est l’image même de la nature. Ça représente aussi l’absence des contraintes de la civilisation. En effet, les vacances se définissent par une rupture avec le rythme quotidien. Et faire les seins nus est une garantie encore plus forte de bouleversement des rôles, de dépaysement, d’aventure, de liberté: c’est une rupture dans la rupture.

La mode des seins nus apparaît en 1964 à Saint Tropez. On peut dans une certaine mesure dire que cette pratique est en corrélation avec la libération de la femme. Sur la plage, les seins nus sont un indicateur qui signale qu’un seuil d’aisance et de décontraction a été atteint. Mieux encore, c’est un moyen de se dépasser, de construire cette capacité d’aisance contre les résistances intérieures: c’est alors une thérapie corporelle.

Le secret le plus lourd est sans doute que la femme a trois corps, que l’homme la regarde de trois manières différentes, hésitant, passant sans cesse de l’un à l’autre type de perception: le banal, le sexuel et le beau. Comment expliquer que les seins soient un objet habituellement érotique et non érotique sur la plage? L’effet de banalisation en est la cause: « tout le monde le fait » est une expression récurrente des femmes aux seins nus, non pas qu’elles aient observé et précisément calculé mais plutôt qu’elles ont la conviction que la pratique est normale et que tout le monde pourrait le faire. D’autres phrases du type, « on est toutes faites pareil » marque l’impersonnalité du sein, la perte absolu de l’intérêt visuel ou « plus personne ne fait attention » affirme l’importance du voyeurisme mais noyé par la banalisation. Chacun sait ce qui est censé ne pas être vu, et chacun sait que celui qui ne la regarde pas la connaît. Ces choses banales sont la base de la vie sociale mais le corps de la femme est ici oublié: c’est son premier corps. Son deuxième corps, sexuel, est écrasé par le poids du banal et les échanges sexuels sont secondaires dans un contexte balnéaire. Le corps sexuel est parfois présenté par quelques petits gestes de provocation. Mais c’est principalement la plage qui les interprète ainsi, et ce sont surtout les hommes qui construisent le corps érotique dans leur imaginaire, qui ont ce rêve dans leur regard. Le troisième corps esthétique vient en renfort, assurant la tranquillité balnéaire en déviant les pulsions sexuelles, parce que avouer sur la plage que parfois on regarde les beaux seins c’est supprimer le coté voyeur et sexuel. Ainsi la beauté attire pour elle-même, ce n’est plus la nudité sexuelle qui mène la danse mais le goût artistique. Entre la banalité et le sexuel, la beauté du corps de la femme introduit l’équivoque mais c’est surtout pour le discours, pour paraître honnête et supprimer les différentes connotations imaginables. Le sein est donc très ambigu sur la plage et les jeux de regards ainsi que les représentations de chacun conduisent la femme à voyager sans cesse entre les trois corps.

Pendant l’enquête, une fille interrogée raconte: elle avait décidé d’aller prendre un peu de soleil sur les quais de seine « vêtue d’un petit deux pièces très correct ». Un groupe d’hommes passa sur le pont au-dessus et se mit « à mater, à siffler, à faire des commentaires ». Ce type d’aventure est impensable à la plage parce que la tolérance y est grande et parce que l’essentiel des échanges se joue dans le silence, particulièrement en ce qui concerne les seins nus. Et pratiquement toute la communication se fait par le regard. Le système de regards définit les codes de comportement de la plage: la plage se refuse à regarder froidement mais elle observe en feignant d’ignorer qu’elle le fait. Les femmes semi nus tout particulièrement sentent leur environnement, enquêtent sur les regards des alentours. Celles-ci sont au centre d’un système d’échanges visuels ou, derrière l’anodin coup d’œil sur le paysage, chacun observe chacun même involontairement. Et puis chacun observe comment il est observé. Les observations permettent alors de définir le geste adéquat. Ainsi entre le paysage, le regard accroché, le regard réflexe, le stéréotype du mateur, l’art du voir sans regarder, le regard normal…, chacun contrôle l’autre en construisant des limites, séparant ce qui peut être fait de ce qui est déconseillé. Les limites sont géographiques, morphologiques et comportementales.

Seule la plage autorise la pratique des seins nus (difficile de s’exposer à la campagne, dans un parc) et la frontière marquée par la limite du sable est stricte et infranchissable. Lorsqu’une femme s’expose seins nus à la plage, le couché à tendance à devenir légitime et normal, le debout anormal et critiquable. En effet, le redressement fait sortir l’individu de la petite sphère protectrice, d’où la multiplication des regards et le renforcement du contrôle. Si en plus elle se lève, des regards de soupçons (féminins) apparaissent ainsi que des regards d’intérêts (masculins). Mais la plage n’interdit pas les seins nus debout mais pour le faire il faut respecter un certain nombre de règles implicites. La capacité des gestes autorisée par la plage est d’abord donnée en fonction du niveau de beauté: plus la morphologie s’éloigne du modèle normal (vieux seins, trop remuants,…) plus les positions devront être discrètes ou immobiles. Il faut ensuite que les déplacements soient justifiés car se promener sans aucun but ne peut être rapporté qu’à une volonté de se montrer. Enfin, l’aisance et la grâce des gestes suppriment la gêne et les regards suspects.

Ainsi ce qui est permis aux uns ne l’est pas aux autres et il est des postures et des manières qui sortent du cadre admis. Mais quand on interroge la plage, la liberté individuelle semble être la règle officielle absolu. En effet, Jean-Claude Kaufman nous indique que lors de son enquête la phrase la plus répétée sur la question de la légitimité des seins nus est: « Chacun fait ce qu’il veut, c’est la liberté ». Aujourd’hui, chacun mène sa vie comme il l’entend et ses choix doivent être respectés. Le principe ancien était celui d’une règle commune, ou chacun donnait son avis personnel pour définir cette norme centrale. Cette dernière est devenue aujourd’hui beaucoup moins visible et elle a été remplacée par l’auto-définition individuelle des normes: chacun fait ce qu’il veut. L’individu qui décide de plus en plus de ses propres normes, participe de moins en moins au gouvernement collectif: ce n’est plus son affaire. Les enquêteurs notent d’ailleurs que beaucoup ont refusé d’exprimer leur avis personnel sur le sujet par crainte qu’il puisse apparaître comme une tentative de jugement , aujourd’hui jugée obsolète et condamnable. « Chacun fait ce qu’il veut tant que ça ne me dérange pas » est le discours qui veut toujours plus respecter les opinions personnelles. Mais le désir de critiquer est toujours présent. Alors comment expliquer ce double discours « chacun fait ce qu‘il veut, mais… », où les personnes interrogées se contredisent elles-mêmes ? En fait, les deux logiques ne sont pas situées au même niveau cognitif. D’abord le principe de tolérance vient de la réflexion la plus consciente et le désir de critiquer est ressenti de l’intérieur du corps: c’est plus fort que soi. Le langage est le moyen d’évoquer la liberté de chacun à montrer ses seins ou pas. Par contre la critique est peu bavarde, c’est le regard qui est l’arme principale. Le regard est attiré par le sein très beau ou très laid, avant même que la réflexion consciente n’ait eu le temps de diriger le regard. La cause étant une sorte de système de pensée clandestin intériorisée.

L’avis personnel des gens sur les seins nus est ainsi en trois temps; premier temps: le principe général de liberté, deuxième temps: la position personnelle de neutralité, troisième temps: les limites qu’il faut cependant admettre. Cela donne: « chacun fait ce qu’il veut, tout le monde peut. Mois je suis ni pour ni contre. Mais il y a des seins qui ne sont pas toujours très beau à regarder. » Dénoncer les seins qui tombent, montrer du doigt les attitudes qui énervent, la société a besoin de stigmates, qui lui permettent de se représenter comme normale, et pour cela elle les construit à partir des traits du corps.

La pratique des seins nus est aujourd’hui normale. Et parce que c’est normal les regards ne les voient plus, et parce que les regards ne les voient plus il devient normal de pratiquer les seins nus. Oui, mais à condition que les seins soient eux-mêmes normaux. Car si les seins nus sont anormaux, la pratique devient alors anormale et perd de son invisibilité, de sa banalité. Mais pourquoi est on attiré par l‘anormalité? Le normal vise à confirmer les schémas habituels alors que l’anormalité exige un travail considérable. En effet, celle-ci nous interpelle car elle remet en cause la norme qui est au cœur de la construction de la réalité. Elle pousse à voir et à penser le bizarre, à lui donner une place par rapport au normal, si l’on confirme les règles antérieures ou si on change les règles du jeu. Le normal dépend de la multiplicité des micros interactions de la plage.

Mais la plage n’aime pas trop penser, c‘est les vacances. A la plage, on n’a pas très envie de réfléchir. D’ailleurs, on y fait même plus attention.

Posté par Benjamin Wolff à 17:48 - Sociologie - Commentaires [8] - Permalien [#]
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