dimanche 12 février 2006
Théorie de l'action ménagère
Retournons aux activités quotidiennes de la vie, avec Jean-Claude Kaufmann, sociologue. Il explore cette fois-ci le monde ménager: quelles forces poussent à ranger, à épouster, à faire les vitres, à laver et à repasser ? C’est dans son livre le cœur à l’ouvrage qu’il étudie les lois de l’action ménagère.
En effet, ces gestes sont si profondément inscrits dans notre corps que nous ne pensons plus à eux et apparaissent même comme insignifiants. Mais faut-il rappeler qu’une des caractéristiques fortes de l’homme est la propreté: le premier apprentissage de l’enfant est celui de la propreté. Être propre, c’est appartenir à la civilisation et marquer la frontière avec la saleté, le non-soi. Ainsi faire le ménage au sens des choses, c’est aussi faire du ménage au sens des personnes, constituer de la famille. Si on laisse aller les choses, si on n’arrive pas à organiser le ménage, la famille casse. Ces gestes familiers constituent donc la base de l’existence du groupe.
Jean-Claude Kaufmann s’intéresse ensuite à la société des objets. Selon lui, les objets stockent de la mémoire humaine et fonctionnent comme un repère pour l’homme. Mais avant d’être des repères, ils ont nécessité un long apprentissage: la fourchette par exemple, a exigé des années d’exercices physiques et d’inculcation culturelle pour être correctement tenue, jusqu’à l’aboutissement signalé par l’oubli de l’avoir appris. Quand il s’agit d’un objet nouveau, on le tripote pour identifier de nouveaux repères dans le contact avec les choses, une sorte d’exploration, comme si on voulait le faire entrer en soi.
Ainsi, il est souvent difficile de se séparer de vieil objet car celui-ci avait incorporé une part du soi: comment pourrait-il ne pas être difficile de se séparer de soi ? C’est pourquoi le rangement des choses familières est particulièrement pénible car il renvoie à un tri identitaire. D’une part l’identité de la personne se diffuse dans les objets que nous faisons parler, d’autre part le corps biologique est à distinguer du corps sociologique: les objets sont incorporés au sens strict et s’introduisent dans l’univers de la routine. Ainsi le corps sociologique est à géométrie variable.
Le ménage est très souvent l’occasion d’un corps à corps individuel avec les objets, détrônant les personnes. Mais la personnalisation de l’échange avec l’objet n’est qu’un moment du processus où la personne fabrique du familial à travers le mouvement des mains. Paradoxalement, la famille se fabrique à partir d’actions fortement individualisées. La sensation de plaisir s’inscrit dans un imaginaire fait de symbolique, d’images fortes et idéalisées: passé, présent, avenir s’enchaînent (remémoration des scènes et des personnes lors du repassage en fonction des différents vêtements, souvenirs d’odeurs, rappels d’enfance, projections de scènes futures, etc.)
Quels sont donc les facteurs qui nous poussent à l’action ménagère ? Les personnes interrogées ont une réponse simple: il faut le faire parce qu’il faut que ce soit fait. En réalité, la remise en ordre des choses est double: l’ordre concret des choses bien sûr, mais aussi l’ordre qui est dans la tête. En d’autres termes, la tête se vide de ses impuretés en même temps que les mains nettoient et les idées se remettent en place en même temps que les choses sont rangées. Cet ordre mental, enregistré par l’individu sous forme de schéma mental, constitue la référence ultime. Avant donc de déclancher l’action, le regard transmet l’information à savoir que le schéma habituel n’est plus respecté. L’action a donc pour but de reconstruire la correspondance avec le schéma mental incorporé, de supprimer la confusion de l’esprit. Donc il faut non seulement le faire pour que ce soit fait, mais il faut en plus le faire comme ça doit être fait, remettre les choses à leurs places.
Mais si on est obligé de faire du ménage, on s’oblige aussi à le faire. En effet, le sens de l’action consiste à inscrire en soi les normes d’obligation qui sont perçues comme des références extérieures. L’intériorisation de ces normes accentue alors l’efficacité des automatismes en diminuant la pénibilité de l’action. Le modèle visé est celui de l’automatisme parfait, supprimant les doutes et la pesanteur du corps. Mais l’individu ne doit pas non plus devenir l’esclave de cet automatisme, c’est pourquoi on parle plus largement d’habitude. Cette dernière reste ouverte à la pensée, enregistre le nouveau et reformule l’ancien.
L’habitude profonde, c’est-à-dire quand le corps seul mène la danse, est un modèle rarement atteint. Quand l’automatisme ne parvient pas à entraîner le corps, la pénibilité augmente. L’action ménagère ne relève plus d’une simple injonction qui facilitait l’aisance et la fluidité des gestes, mais des questions surgissent (pourquoi le repassage de ceci ? Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ?) et créent une distance entre les idées et les gestes.
Cette pénibilité n’est pas la même pour tous; elle varie selon le contexte de l’activité et selon la mémoire personnelle: elle est une construction sociale. Pour que cette pénibilité s’efface, il faut qu’il y ait unité du soi avec les gestes. Plus le doute est fort sur le rôle à tenir en matière de nettoyage, plus la pénibilité fait surface. Le but recherché est toujours l’unité de soi autour du geste: si la personne regarde son corps comme un autre soi, le geste devient étranger et objet d’étude. L’utilité et l’efficacité de l’action sont alors interrogées, la rationalité de l’automatisme évaluée, et une comptabilité du temps perdu systématiquement ouverte.
Entre les automatismes du corps et la rationalité du cerveau, existent les sensations. Celle de pénibilité, nous l’avons vu, mais aussi celle de plaisir. Le lien entre les deux serait de dire que plus une activité a demandé d’effort, plus elle procure de la satisfaction une fois terminée. Lors du repassage par exemple, il y a double plaisir: à l’instant ou le repassage est terminée mais aussi légèrement avant en se représentant la scène libératoire. Plaisir plus tard encore, lorsque la personne ouvrira son armoire en voyant les piles d’habits bien alignées: leur seule vue rappelle l’effort, la fierté d’être parvenue à dominer le corps pour une action, ou de prouver que l’on est capable de maîtriser une organisation complexe. Bref, c’est une victoire.
Une autre sensation importante dans le déclenchement de l’action est l’agacement. Quand une activité est mal vécue au moment où elle est faîte, la mémoire enregistre cette association et la personne sait que l’attend un moment difficile. Deux phases constituent cet agacement: avant l’action par bribes de pensées, et pendant l’action. Il devient même difficile à dire si c’est la représentation de la pénibilité de l’action ou l’action en elle-même qui est désagréable. Agacé donc, à cause du travail qui reste à faire, de la pénibilité à venir, mais aussi contre soi-même à cause du manque de volonté et d’organisation et de l’incapacité a dominer l’activité ménagère.
Être agacé par soi-même présuppose qu’il y ait distance de soi à soi: le soi en chair et en os confronté à la pénibilité des gestes refuse d’obéir au soi pensant confronté lui-même au fait que le soi corps refuse d’obéir au soi pensant. Le soi pensant étant régit par la norme de propreté et le soi corps régit par la norme de l’instant. La prise de décision dépendra alors de la distance entre les deux sensations et entre les deux normes de référence. Pour se motiver à agir, de multiples tactiques se mettent alors en place, grâce aux sentiments notamment qui permettront un rééquilibre intérieur.
