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mercredi 28 décembre 2005

La réalité chinoise

C’est Philippe Cohen et Luc Richard qui viennent d’enquêter sur le libéral-communisme en Chine. Ils viennent d'écrire: La Chine sera-t-elle notre cauchemar ? Le premier est journaliste économique à « Marianne », le second vit en Chine depuis 2002 et parle le mandarin. Ils partent du constat que les médias occidentaux fabriquent une image erronée de la Chine. En Effet, les chiffres masquent la réalité et transforme le pays en un fantasme de puissance: entre fascination et menace. Les 9 % de croissance économique annuel depuis 20 ans nous poussent à parler de miracle chinois. Ces deux journalistes tentent de donner une version originale de la Chine, au-delà du fantasme des statistiques. Et surtout, expliquent les causes de l’explosion économique grâce notamment aux témoignage requis sur place.

Quand les journalistes se déplacent en Chine, ce n’est pas pour observer et analyser les conditions de vie de la population, mais pour montrer qu’un immense pays est en train de se connecter au marché mondial. En filmant les buildings à Shanghai, les grues de Pékin et les chinois aimant les DVD et la pop musique, le Medef s’émerveille de voir tout un monde émerger qui, à les entendre, ressemble de plus en plus au nôtre. Mais le livre nous rappelle que si la Chine est devenue l’atelier du monde, c’est d’abord grâce au travail de centaines de millions de prolétaires payés dix à trente fois moins cher que leurs collègues européens ou américains.

Et depuis vingt ans, c‘est vraiment la paupérisation de la société qui est la condition du miracle chinois.

La concurrence est impitoyable entre les chômeurs et ils sont prêt à accepter n’importe quel salaire. Tout particulièrement les xiagang (salariés licenciés des usines d’état dans les années 90) sont victimes de la libéralisation du pays. A l’époque de Mao Zedong, « on mangeait à notre faim, on avait un travail et un logement » raconte l’un deux. Depuis, il y a eu un bouleversement des valeurs sociales; désormais il faut « se jeter à la mer » c’est-à-dire tout risquer pour entreprendre. Peu importe si, pour y parvenir, il faut piétiner le visage de son voisin: c’est chacun pour soi et tous contre tous. On pourrait croire que la croissance économique permet une amélioration des conditions de vie et des salaires des ouvriers. Mais, c’est exactement le contraire qui se passe. La corruption des cadres et l’exploitation des ouvriers est à son comble. L’insécurité aussi, dans les mines, est une réalité: les experts estiment le nombre de mineurs morts au travail à 20 000 par an, ce qui représente 80 % des victimes d’accidents miniers dans le monde. C’est surtout le statut social des ouvriers qui a considérablement changé. A l’époque de mao, ils avaient le droit à un peu de dignité. Aujourd’hui, ils sont privés de tous respect.

En général, quand on parle de la Chine, on oublie la Chine rurale: celle qui souffre. Même si les inégalités existent à l’intérieur des villes et des campagnes, la plus flagrante se situe entre les citadins et les ruraux. On oublie donc deux chinois sur trois puisque sur 1,3 milliards d’habitants, la Chine compte 900 millions de ruraux. On peut excuser les médias occidentaux dans une certaine mesure puisque le gouvernement chinois empêche lui-même que l’on s’y intéresse: il est interdit aux médias étrangers de se rendre dans les campagnes, sauf dans quelques villages modèles. La spécificité du livre est l’abondance de témoignages chinois et le contact avec la réalité rurale:

«Il faut avoir arpenté ces plaines du nord surpeuplées aux paysages sales et monotones, croisé ces paysannes qui lavent leur linge au baquet et portent l’eau tirée du puits à l’aide d’une palanche comme depuis des millénaires. Il faut avoir vu de ses propres yeux ces petits ruisseaux entre deux haies, où l’eau noire des toxines déversées par les usines environnantes, et avoir croisé le regard de cette gamine de dix an qui se lève en pleine nuit pour aller étudier au fond de la vallée, à plus d’une heure de marche. » La Chine est en plein miracle, sonnent les médias français, sauf qu’en 2004 et pour la première fois depuis vingt-cinq ans, le nombre de chinois en situation de pauvreté absolue a augmenté. Ce ne sont pas forcément des chômeurs mais des working poor comme on dit. Des travailleurs pauvres, et exploités. 

La Chine atteint des écarts de richesse parmi les plus élevés du monde: le revenu urbain représente six fois le revenu rural. 10 % des ruraux vivent avec moins de 625 yuan (62 euros) par an. 10 % de la population vit avec 45 % des richesses du pays. Ces derniers peuvent se permettre de se délasser sur les greens des golfs à 30 000 dollars le droit d’entrée à pékin !

Par ailleurs, l’éducation et la santé deviennent de plus en plus difficile d’accès pour le chinois de base. La scolarisation est obligatoire pour ceux qui peuvent la payer ! En effet, la privatisation des écoles supprime tout espoir d’échapper à la misère rurale. Seule l’élite urbaine a accès aux meilleures écoles, ce qui est suffisant pour former l’encadrement politique et économique nécessaire à l’état et les techniciens employés par les multinationales qui investissent en Chine.

Quant à la santé, le prix des soins est très élevé. Il n’est pas rare de croiser des fermiers en train de mourir lentement chez eux parce qu’ils n’ont pas les moyens de s’offrir une hospitalisation , ni même des médicaments.

La pollution, enfin, rend de plus en plus les terres impropres à la culture. Les villes chinoises sont en effet déjà tellement polluées que les autorités urbaines n’hésitent plus à transférer des usines dans les campagnes pauvres. Comme c’est actuellement le cas avec la gigantesque aciérie de la banlieue de Pékin, en cours de transfert à la campagne pour cause de Jeux olympiques en 2008. La chine est en passe de devenir le premier pollueur du monde.

La dernière chance qui reste aux enfants de paysans, c’est de se faire mingong (travailleurs migrants, venus des campagnes). Celui-ci n’a aucun droit. Il est payé à la journée, pour ses 14 heures de travail parfois. Beaucoup de fonctions lui sont inaccessibles. Ceux qui sont réservés aux mingong sont les plus fatigantes, dangereuses et mal payées. De plus, embaucher des mingong est avantageux car la législation du travail ne s’applique qu’aux locaux.

On pourrait encore longtemps décrire la réalité chinoise. Ici, la vie est très éloignée des belles théories libérales sur l’offre et la demande. On l’a bien compris, les coûts de productions imbattables sont l’atout de l’intégration de la Chine sur le marché mondial. Ainsi ils peuvent produire pour 4 yuan (0.4 euros) un lot de douze soutiens gorge ! Le coût horaire de la main d’œuvre horaire en France est de 17 dollars contre 0.6 en Chine! On peut en déduire que la croissance chinoise s’appuie sur l’augmentation des capacités de production alimentés par une main d’œuvre pléthorique et surexploitée, et non sur la hausse du niveau d’éducation de cette main-d’œuvre.

La loi existe mais elle n’est pas appliquée, par défaillance des autorités locales et par des législations souvent mal adaptées. Mais les lois sociales n’ont pas été conçues pour être appliquées pour une raison évidente: si les entrepreneurs chinois se mettaient à appliquer la législation sociale, la Chine perdrait aussitôt son principal avantage compétitif. Le parti chinois est cependant très présent dans la vie économique des entreprises et pour fixer les prix. La suppression de nombreux emplois partout dans le monde est la conséquence logique de cette concurrence déloyale.

Tel est le cauchemar chinois: l’alliance efficace entre le communisme totalitaire et le capitalisme mondialisé. Mais pas un seul responsable politique occidental semble s’y préoccuper.

Posté par Benjamin Wolff à 23:31 - Actualité et médias - Commentaires [0] - Permalien [#]

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