Cultures en Mouvement

Sciences humaines d'une part, traitement de l'actualité d'autre part !

mercredi 7 septembre 2005

La dimension cachée (2)

Nous avons donc vu, dans le dernier post, que la culture façonne l’homme et qu’elle le programme de façon automatique. S’il n’en était pas ainsi, l’homme ne pourrait ni parler, ni agir car ces activités exigeraient trop de temps. Chaque fois que nous parlons en effet, nous n’énonçons qu’une partie du message. Le reste est complété par l’auditeur et une grande partie de ce qui n’est pas dit est admis implicitement. La teneur du message varie selon les cultures. L’anthropologue Edward T. Hall, toujours, prend l’exemple du cireur de chaussure: en Amérique, par exemple, il est inutile d’indiquer au cireur de chaussure la couleur du cirage à utiliser. Mais au Japon, l’américain devra donner cette précision s’il ne veut pas retrouver noires ses chaussures jaunes.

Nous voyons donc que le rôle de l’anthropologue est de rendre explicites les éléments qui sont implicites pour nous: l’espace en fait partie. En effet, l’espace est organisé différemment, selon les pays. Pour permettre une comparaison, hall emploie des concepts sans se couper du réel. Il distingue trois aspects de l’espace: l’organisation fixe, semi fixe et informelle.

L’espace à organisation fixe constitue le cadre fondamental de l’activité des individus. Il comprend les aspects matériels (bâtiments,…), en même temps que les structures cachées et intériorisées. L’organisation des villages, des petites et des grandes villes et de la campagne qui les entoure, n’est pas l’effet du hasard mais le fruit d’une de l’histoire d’une culture. Par exemple, l’intérieur de la maison occidentale a ses espaces à organisation fixe c’est-à-dire des pièces particulières qui correspondent à des fonctions particulières telles que préparer la nourriture, manger, se reposer, se laver, etc. Notre disposition intérieure (occidentale) nous semble aller de soi alors qu’il s’agit en fait d’une acquisition récente. Jusqu’au 18ème siècle, les pièces n’avaient pas de fonctions fixes et les membres de la famille ne pouvaient pas s’isoler comme ils le font aujourd’hui. Les personnes étrangères à la maison allaient et venaient à leur gré et les lits ou les tables étaient installés ou enlevés selon l’humeur ou l’appétit des occupants. Au 18ème la structure de la maison changea: on distingua la chambre de la salle. Les pièces furent disposées de manière à ouvrir sur un couloir ou un hall comme des maisons sur une rue. Les éléments architecturaux ont alors permis de se protéger, de dissimuler son « moi », et d’avoir un refuge ou on peut se laisser aller ou tout simplement être soi-même. Un autre exemple de systèmes différents au niveau de l’organisation fixe, entre les Japonais et les européens. Le système européen met l’accent sur les lignes d’une ville qu’ils désignent par des noms; au Japon ce sont les croisements qui portent des noms et non les rues. Au lieu d’être ordonnées dans l’espace, les maisons y sont dans le temps et numérotées dans l’ordre de construction. Il est donc très difficile de s’orienter à Tokyo et c’est pourquoi les forces d’occupation américaine donnèrent des noms aux grandes rues et posèrent des plaques pour se retrouver. Les japonais attendirent la fin de l’occupation pour retirer les plaques, pris alors au piège de l’innovation culturelle étrangère

Ainsi le territoire est le prolongement matériel de l’homme et l’individu transporte avec soi des schémas internes d’espace à structure fixe, acquis au début de la vie. Comme disent certaines personnes interrogées: « je peux supporter n’importe quoi pourvu que je dispose de pièces spacieuses et de hauts plafonds. Voyez vous j’ai été élevé à Brooklyn dans une vieille demeure, et je n’ai jamais pu m’habituer à rien d’autre. » Il est donc dans le rôle de l’architecte de découvrir les schémas internes individuels qui sous-entendent les besoins de leurs clients. Winston Churchill avait d’ailleurs compris que l’espace à caractère fixe constitue le moule qui façonne une grande partie du comportement humain, il disait: « Nous donnons des formes à nos constructions, et, à leur tour, elles nous forment. » En ce sens les Japonais ont eu du mal à intégrer l’automobile dans une cultures où les lignes (routes et autoroutes) ont moins d’importance que leurs intersections. C’est pourquoi les embouteillages de Tokyo sont parmi les plus célèbres du monde.

Plus rapidement, l’espace à organisation semi fixe, fait partie de notre microculture. Par exemple, beaucoup de femmes savent qu’il est difficile de trouver les objets dont on a besoin dans la cuisine de quelqu’un d’autre. Inversement, il peut être énervant de voir un matériel de cuisine rangé par des aides bien intentionnées qui ignorent la place des chose. Pour la petite expérience, laissez un « étranger » vider votre lave-vaisselle, puis revenez après dans la cuisine. Vous constaterez immédiatement en ouvrant les placards qu’il s’agit d’un intrus qui a disposé votre matériel. Parfois, l’intrus est tout simplement le mari ! Hall a conduit des expériences qui montrent que la structuration des éléments à caractères semi fixes peut avoir un retentissement considérable sur le comportement: la disposition des chaises dans les salles d’attente, dans des gares, sur les terrasses de café, la présence de petite table ou pas. Autant de facteurs semi structurels qui permettent de s’apercevoir du degré de contact entre les gens et du niveau de la conversation selon la disposition des objets. Notons enfin qu’un espace à caractère fixe dans une certaine culture peut être semi fixe dans une autre, et vice versa. Au Japon, par exemple, les murs sont mobiles: on les ouvre ou les replie selon l’activité. En Chine, des éléments semi fixe chez nous sont fixes chez eux: un invité en Chine n’est pas censé déplacer sa chaise, à moins qu’il n’y soit convié. Le faire équivaudrait pour nous à déplacer un paravent ou une cloison !

Enfin, l’espace qui appartient à la catégorie sans doute la plus importante pour l’individu puisqu’elle comprend les distances que nous observons dans nos contacts avec autrui et qui échappent à la conscience: c’est l’espace informel. Edward T. Hall divise cet espace en quatre distances: intime, personnelle, sociale et publique (chacune comportant deux modes, proche et lointain). Notons ici que les sentiments réciproques des interlocuteurs à l’égard l’un de l’autre , au moment analysé, constituent un facteur décisif dans la détermination de leur distance. Ainsi, des individus très en colère ou très désireux de convaincre leur interlocuteur se rapprocheront de celui-ci et augmenteront le son de la voix. De même toute femme saura immédiatement reconnaître qu’un homme commence à s’éprendre d’elle, à la façon dont il se rapproche d’elle. Et si elle n’éprouve pas les mêmes sentiments, elle le lui témoignera par son retrait.

De l’acte sexuel ou de la lutte aux rapports professionnels, Hall définit dans son livre le type de rapports et d’activités propres à chaque distance. Il serait fastidieux de les énumérer maintenant mais sachez, pour votre gouverne, que lorsque vous serrez la main à un ami ou à un étranger, c’est pour définir et installer une distance entre vous deux, à ne pas dépasser; c‘est pourquoi on voit parfois deux très bons et vieux amis se faire la bise, et cela pour montrer à l’autre qu’il peut s’approcher de ma zone la plus intime. Chacun de nous possède donc un certain nombre de « personnalités situationnelles apprises », liées aux différents types de relations intime, personnel, social et public.

J’aimerai terminer avec un exemple de loi culturelle qui nous montre que la méconnaissance des autres, et donc de soi, peut conduire au malentendu. Une porte fermée et une porte ouverte n’ont pas la même signification en Allemagne ou aux Etats-Unis. Dans leurs bureaux, les américains travaillent portes ouvertes et les allemands portes fermées. En Allemagne, une porte fermée d’un bureau ne signifie pas que celui qui est derrière souhaite la tranquillité ou fait quelque chose de secret mais plutôt qu’une porte ouverte produit un effet désordonné et peu sérieux. Alors que pour les américains, une porte fermée est le signe qui veut dire « ne me dérangez pas » ou « je suis en colère ». Que ce soit chez lui ou au bureau, un américain est disponible du moment que sa porte est ouverte. Il n’est pas censé s’enfermer mais se tenir au contraire à la disposition des autres. Ils ferment leurs portes seulement pour les conférences ou les conversations privées, pour un travail qui exige de la concentration, pour l’étude, le repos, la toilette et les activités sexuelles. C’est pourquoi, notre anthropologue fut consulté par une entreprise international ou les américains lui demandèrent: « Comment peut-on obtenir des allemands qu’ils gardent leurs portes ouvertes? ». En effet, dans les bureaux de cette firme, les portes ouvertes traumatisaient les allemands car c’était le signe d’une atmosphère trop détendue et les portes fermées donnaient au contraire aux américains le sentiment d’une conspiration général d’où ils étaient exclus.

On pourrait multiplier les exemples et les expériences interculturelles. Sachez seulement que l’homme ne peut échapper à l’emprise de sa culture, qui s’attaque aux racines même du système nerveux et façonne sa perception du monde. La connaissance de cette réalité cachée peut seulement nous aider à combattre l’ethnocentrisme. Et être maintenant, un peu plus objectif. Enfin, je l’espère.

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samedi 3 septembre 2005

Petite introduction à la dimension cachée

Les cultures commencent, petit à petit, à se mettre en mouvement. Toujours dans l’objet d’approfondir la connaissance de soi, l’analyse du langage culturel est primordiale: découvrir les messages que nous nous transmettons inconsciemment, prendre conscience de certaines réalités qui se cachent en nous-même. Edward T. Hall fait aussi partie de ceux qui nous offrent la possibilité d‘avoir « cette conscience de soi ». Cet anthropologue américain analyse la communication non verbale. Pour ce faire, il consacre notamment ses travaux à la communication interculturelle car selon lui, se pencher sur une culture étrangère est le meilleur moyen de comprendre notre culture c’est-à-dire nos habitudes, nos acquis. Bref, c’est remettre en question tout ce qui peut nous sembler normal.

Dans la Dimension cachée (1966), Hall étudie d’abord les espacements chez les animaux. Ainsi, l’expression « être libre comme un oiseau » exprime la conception que l’homme se fait de ses propres rapports avec la nature: les animaux seraient libres de circuler à travers le monde alors que lui, est prisonnier de la société. Mais les travaux, sur ce que l’on peut appeler la territorialité des animaux (ou de l‘homme), montrent que l’inverse est plus près de la vérité à savoir que les animaux sont souvent emprisonnés à l’intérieur de leur propre territoire. En deux mots et sans être trop lourd, la territorialité est la conduite caractéristique adoptée par un organisme pour prendre possession d’un territoire et le défendre contre les membres de sa propre espèce. Grâce à elle, les animaux d’un même groupe conservent une distance qui leur permet de communiquer et de se signaler la présence de la nourriture ou de l’ennemi. La territorialité assure donc la cohésion du groupe. Chez l’homme, la territorialité est sa propriété, son sol et entrer dans le sol d’un autre est punis par la loi.

A l’intérieur de ce territoire bien délimité, chaque animal est entouré d’une série de « bulles » qui correspondent aux différentes distances que l’animal tient avec les autres. Par exemple, on a déjà tous remarqué qu’un animal sauvage ne laisse approcher aucun homme au-delà d’une distance donnée: c’est la distance de fuite. Celle-ci est proportionnelle à la taille de l’animal: plus l’animal est gros et plus la distance entre lui-même et son ennemi est grande. Une antilope s’enfuit lorsque l’intrus se trouve à cinq cents mètres alors que la distance de fuite du lézard est de deux mètres. Pour domestiquer les animaux ou pour les placer dans un zoo, il a fallu que l’homme réduise cette réaction de fuite. La seconde distance est la distance critique: c’est la zone juste avant celle ou l’animal s’enfuit, entre la distance de fuite et d’attaque. Prenons un exemple pour bien comprendre. Dans un zoo, le lion fuira devant un homme qui se dirige vers lui jusqu’à ce qu’il rencontre un obstacle insurmontable. Si l’homme avance et pénètre dans la zone critique du lion, alors l’animal change de direction et commence à marcher vers l’homme. Dans le numéro de cirque classique, le lion est déterminé à l’attaque et prêt à franchir l’obstacle, par exemple l’escalier qui le sépare de l’homme. Et bien pour que le lion reste sur l’escalier, le dompteur sort rapidement de la zone critique et le lion cesse alors sa poursuite. Le fouet, le pistolet,… ne servent en fait qu’à impressionner le public. Cette distance critique est d’ailleurs si précise qu’on peut la mesurer au centimètre.

En se rapprochant de plus en plus, on aperçoit les distances sociales et personnelles qui existent qu’entre des animaux de la même espèce. Les animaux qui vivent en société doivent rester en contact les uns avec les autres. La perte de ce contact avec le groupe les expose notamment aux attaques des prédateurs. Cette zone que l’animal quitte c’est-à-dire quand il ne peut plus voir, entendre ni sentir les autres est la distance sociale. Elle forme un cercle invisible qui enserre le groupe. Celle-ci varie en fonction des situations. Par exemple, lorsqu’il y a danger la distance sociale diminue. Le comportement analogue chez l’homme serait la maman qui rassemble et tient la main de ses jeunes enfants lorsqu’elle traverse un carrefour dangereux. Enfin, la distance personnelle est la distance normale observée entre les membres d’une même espèce. C’est une bulle invisible autour de l’animal et lorsque ces bulles se chevauchent, les animaux changent de comportement. Les animaux dominants ont généralement une distance personnelle plus grande que ceux qui occupent une position inférieur dans la hiérarchie du groupe.

Ces différentes zones observées chez les animaux existent aussi chez les hommes. Mais avant de les décrire, intéressons nous d’abord à la perception que l’homme se fait de son espace. Nous percevons l’espace grâce à nos récepteurs sensoriels. On distingue d’une part les récepteurs à distance (les yeux, les oreilles, le nez), d’autre part les récepteurs immédiats (la peau et les muscles). L’appareil sensoriel définit donc notre perception de la réalité, et les rapports que l’homme entretient avec son environnement dépendent de la façon dont cette appareil est conditionné à réagir. Ainsi la thèse centrale est que nous ne percevons jamais le monde dans sa réalité mais nous percevons le monde tel que nous l’avons appris. Chacun construit donc sa propre réalité grâce «  aux retentissements des forces physiques sur nos récepteurs sensoriels » (F.P. Kilpatrick).

Prenons différents exemples. L’odorat chez les humains diffère d’une culture occidentale à une culture Arabe. Les arabes reconnaissent une corrélation entre l’humeur d’une personne et son odeur. Les personnes qui s’occupent d’arranger les mariages peuvent parfois demander à sentir la jeune fille. Si elle « ne sent pas bon », ils la refuseront, non pas comme chez les occidentaux à cause d’arguments esthétiques mais parce qu’ils auront détecté une odeur de colère ou de mécontentement. Plus largement baigner quelque un de son haleine est très courant dans les pays arabes alors que les occidentaux apprennent au contraire à ne pas projeter leur haleine. C’est pourquoi un français est gêné lorsqu’un individu de culture arabe se trouve dans son champ olfactif; alors que celui-ci discute sans gêne, le français est saisi par l’intensité de l’odeur qui l’empêche à la foi de prêter attention à ce qui lui est dit, et de maîtriser ses propres sentiments.

La clef de la compréhension de l’homme est sans doute que l’homme apprend en voyant, et ce qu’il apprend retentit à son tour sur ce qu’il voit. Ce qui explique la puissance d’adaptation de l’homme et le parti qu’il tire de son expérience. Ainsi, si l’on entend le bruit d’un train avant de le voir, on n’entend pas vraiment le train, mais plutôt des sons que l’esprit a pris l’habitude d’associer au train. Ainsi, l’homme évalue les choses grâce à son niveau d’intégration dans l’expérience passé. C’est pourquoi on pense croire ce que l’on voit alors qu’en fait on voit ce que l’on croit. On a tous dans l’esprit la possibilité qu’on puisse apprendre à parler, apprendre des langues étrangères. Mais l’idée qu’il faut apprendre à voir ne vient jamais à personne. Si l’on admet ça, on peut donc nier l’hypothèse selon laquelle la réalité est stable et uniforme. L’idée que deux personnes ne peuvent jamais voir exactement la même chose dans des conditions normales peut être choquante car elle implique que les hommes n’entretiennent pas tous les même rapport avec le monde. Mais il faut reconnaître ce fait pour comprendre les différentes perceptions d’un monde à l’autre, d‘un individu à l‘autre. Dans son livre, Edward T. Hall raconte qu’un jour, à Beyrouth, ayant l’impression d’être parvenu à proximité de l’immeuble qu’il cherchait, il demanda son chemin à un Arabe. Pour montrer ou se trouvait l’édifice, celui-ci indiqua d’un large geste la direction générale dans laquelle il devait aller. Son comportement montrait pourtant qu’il pensait bien indiquer exactement ou se trouvait l’immeuble mais pour rien au monde Hall aurait pu dire ou celui-ci se trouvait vraiment, ni laquelle des trois rues d’en face il fallait peut être emprunter.

Ou quand vous demandez votre route lorsque vous êtes en vacances, ce n’est pas toujours évident de suivre les indications. Nos systèmes d’orientation, de déplacement et de perception ne sont donc pas les mêmes d’une culture à l’autre. Par exemple, pour certains, l’intérieur du réfrigérateur est une jungle alors que pour d’autres, découvrir le fromage ou le reste de rôti est un simple réflexe. On parle ici des hommes et des femmes qui ont simplement appris à se servir de leurs yeux de façon très différente.

Ainsi, et plus largement, la vie que chacun d’entre nous mène est construite par fragment grâce à l’entourage, aux situations personnelles, à la société et à l’époque de l’individu: toute ces rencontres et ces expériences forment l’individu et le conditionnent jusqu’à croire qu’il perçoit réellement et objectivement la réalité. C’est à cause de cette fabrique de la réalité par chacun que naissent les conflits, ou tout simplement la diversité des opinions qui se veulent chacune objectives. De quoi prendre encore davantage de recul…

Posté par Benjamin Wolff à 17:46 - Anthropologie - Commentaires [1] - Permalien [#]
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