Cultures en Mouvement

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vendredi 19 août 2005

Les seins nus de la plage

Voilà un thème qui peut paraître très banal, impertinent et peu légitime. Mais le sociologue Jean-claude Kaufman nous apprend le contraire dans un de ses livres: Corps de femmes, regards d’hommes. En effet, enlever son haut de maillot à la plage n’est pas un geste simple et naturel mais il s’inscrit dans un ensemble de règles de comportement, définissant qui a le droit de faire quoi et comment.

Tout d‘abord la plage est certainement le meilleur endroit reconnu pour bronzer son corps tout entier. Une forte pigmentation de la peau est, sans conteste, un facteur de beauté. Le plaisir d’être bronzé est celui d’être classé positivement, dans la bonne catégorie, de ceux qui peuvent aussi s’offrir des vacances. Se rendre compte qu’on est bronzé, c’est constater qu’on est parvenu à obtenir ce classement. Et dans ce sens, le bronzage est un travail sur soi avec l’idée d’effort à fournir pour être reconnu comme tel, et aboutir à une pleine satisfaction. La satisfaction d’avoir bien travaillé. Pour certaines femmes, le désir de soleil est si fort qu’il pousse à multiplier toujours plus les surfaces exposables. En effet, cette sensation épidermique rare qui enveloppe et qui donne même parfois l’impression d’être touché peut être une cause du dénuement en été. On ajoute à cela le toucher de l’eau sur la peau nue, le sable chaud et doux qui caresse les seins, la chaleur du soleil et les chatouilles du vent: c’est les contacts directs qui agrandissent le plaisir sensuel. A la question du pourquoi pratiquez-vous les seins nus, les réponses immédiates sont le canon esthétique que représente le bronzage des seins, l’absence des vilaines marques blanches et la possibilité de pouvoir ensuite porter une petite robe d’été sans problème.

Mais plus profondément, le corps semi nu est un moyen de supprimer la frontière entre la personne et le monde, d’être en contact simple avec la plage qui est l’image même de la nature. Ça représente aussi l’absence des contraintes de la civilisation. En effet, les vacances se définissent par une rupture avec le rythme quotidien. Et faire les seins nus est une garantie encore plus forte de bouleversement des rôles, de dépaysement, d’aventure, de liberté: c’est une rupture dans la rupture.

La mode des seins nus apparaît en 1964 à Saint Tropez. On peut dans une certaine mesure dire que cette pratique est en corrélation avec la libération de la femme. Sur la plage, les seins nus sont un indicateur qui signale qu’un seuil d’aisance et de décontraction a été atteint. Mieux encore, c’est un moyen de se dépasser, de construire cette capacité d’aisance contre les résistances intérieures: c’est alors une thérapie corporelle.

Le secret le plus lourd est sans doute que la femme a trois corps, que l’homme la regarde de trois manières différentes, hésitant, passant sans cesse de l’un à l’autre type de perception: le banal, le sexuel et le beau. Comment expliquer que les seins soient un objet habituellement érotique et non érotique sur la plage? L’effet de banalisation en est la cause: « tout le monde le fait » est une expression récurrente des femmes aux seins nus, non pas qu’elles aient observé et précisément calculé mais plutôt qu’elles ont la conviction que la pratique est normale et que tout le monde pourrait le faire. D’autres phrases du type, « on est toutes faites pareil » marque l’impersonnalité du sein, la perte absolu de l’intérêt visuel ou « plus personne ne fait attention » affirme l’importance du voyeurisme mais noyé par la banalisation. Chacun sait ce qui est censé ne pas être vu, et chacun sait que celui qui ne la regarde pas la connaît. Ces choses banales sont la base de la vie sociale mais le corps de la femme est ici oublié: c’est son premier corps. Son deuxième corps, sexuel, est écrasé par le poids du banal et les échanges sexuels sont secondaires dans un contexte balnéaire. Le corps sexuel est parfois présenté par quelques petits gestes de provocation. Mais c’est principalement la plage qui les interprète ainsi, et ce sont surtout les hommes qui construisent le corps érotique dans leur imaginaire, qui ont ce rêve dans leur regard. Le troisième corps esthétique vient en renfort, assurant la tranquillité balnéaire en déviant les pulsions sexuelles, parce que avouer sur la plage que parfois on regarde les beaux seins c’est supprimer le coté voyeur et sexuel. Ainsi la beauté attire pour elle-même, ce n’est plus la nudité sexuelle qui mène la danse mais le goût artistique. Entre la banalité et le sexuel, la beauté du corps de la femme introduit l’équivoque mais c’est surtout pour le discours, pour paraître honnête et supprimer les différentes connotations imaginables. Le sein est donc très ambigu sur la plage et les jeux de regards ainsi que les représentations de chacun conduisent la femme à voyager sans cesse entre les trois corps.

Pendant l’enquête, une fille interrogée raconte: elle avait décidé d’aller prendre un peu de soleil sur les quais de seine « vêtue d’un petit deux pièces très correct ». Un groupe d’hommes passa sur le pont au-dessus et se mit « à mater, à siffler, à faire des commentaires ». Ce type d’aventure est impensable à la plage parce que la tolérance y est grande et parce que l’essentiel des échanges se joue dans le silence, particulièrement en ce qui concerne les seins nus. Et pratiquement toute la communication se fait par le regard. Le système de regards définit les codes de comportement de la plage: la plage se refuse à regarder froidement mais elle observe en feignant d’ignorer qu’elle le fait. Les femmes semi nus tout particulièrement sentent leur environnement, enquêtent sur les regards des alentours. Celles-ci sont au centre d’un système d’échanges visuels ou, derrière l’anodin coup d’œil sur le paysage, chacun observe chacun même involontairement. Et puis chacun observe comment il est observé. Les observations permettent alors de définir le geste adéquat. Ainsi entre le paysage, le regard accroché, le regard réflexe, le stéréotype du mateur, l’art du voir sans regarder, le regard normal…, chacun contrôle l’autre en construisant des limites, séparant ce qui peut être fait de ce qui est déconseillé. Les limites sont géographiques, morphologiques et comportementales.

Seule la plage autorise la pratique des seins nus (difficile de s’exposer à la campagne, dans un parc) et la frontière marquée par la limite du sable est stricte et infranchissable. Lorsqu’une femme s’expose seins nus à la plage, le couché à tendance à devenir légitime et normal, le debout anormal et critiquable. En effet, le redressement fait sortir l’individu de la petite sphère protectrice, d’où la multiplication des regards et le renforcement du contrôle. Si en plus elle se lève, des regards de soupçons (féminins) apparaissent ainsi que des regards d’intérêts (masculins). Mais la plage n’interdit pas les seins nus debout mais pour le faire il faut respecter un certain nombre de règles implicites. La capacité des gestes autorisée par la plage est d’abord donnée en fonction du niveau de beauté: plus la morphologie s’éloigne du modèle normal (vieux seins, trop remuants,…) plus les positions devront être discrètes ou immobiles. Il faut ensuite que les déplacements soient justifiés car se promener sans aucun but ne peut être rapporté qu’à une volonté de se montrer. Enfin, l’aisance et la grâce des gestes suppriment la gêne et les regards suspects.

Ainsi ce qui est permis aux uns ne l’est pas aux autres et il est des postures et des manières qui sortent du cadre admis. Mais quand on interroge la plage, la liberté individuelle semble être la règle officielle absolu. En effet, Jean-Claude Kaufman nous indique que lors de son enquête la phrase la plus répétée sur la question de la légitimité des seins nus est: « Chacun fait ce qu’il veut, c’est la liberté ». Aujourd’hui, chacun mène sa vie comme il l’entend et ses choix doivent être respectés. Le principe ancien était celui d’une règle commune, ou chacun donnait son avis personnel pour définir cette norme centrale. Cette dernière est devenue aujourd’hui beaucoup moins visible et elle a été remplacée par l’auto-définition individuelle des normes: chacun fait ce qu’il veut. L’individu qui décide de plus en plus de ses propres normes, participe de moins en moins au gouvernement collectif: ce n’est plus son affaire. Les enquêteurs notent d’ailleurs que beaucoup ont refusé d’exprimer leur avis personnel sur le sujet par crainte qu’il puisse apparaître comme une tentative de jugement , aujourd’hui jugée obsolète et condamnable. « Chacun fait ce qu’il veut tant que ça ne me dérange pas » est le discours qui veut toujours plus respecter les opinions personnelles. Mais le désir de critiquer est toujours présent. Alors comment expliquer ce double discours « chacun fait ce qu‘il veut, mais… », où les personnes interrogées se contredisent elles-mêmes ? En fait, les deux logiques ne sont pas situées au même niveau cognitif. D’abord le principe de tolérance vient de la réflexion la plus consciente et le désir de critiquer est ressenti de l’intérieur du corps: c’est plus fort que soi. Le langage est le moyen d’évoquer la liberté de chacun à montrer ses seins ou pas. Par contre la critique est peu bavarde, c’est le regard qui est l’arme principale. Le regard est attiré par le sein très beau ou très laid, avant même que la réflexion consciente n’ait eu le temps de diriger le regard. La cause étant une sorte de système de pensée clandestin intériorisée.

L’avis personnel des gens sur les seins nus est ainsi en trois temps; premier temps: le principe général de liberté, deuxième temps: la position personnelle de neutralité, troisième temps: les limites qu’il faut cependant admettre. Cela donne: « chacun fait ce qu’il veut, tout le monde peut. Mois je suis ni pour ni contre. Mais il y a des seins qui ne sont pas toujours très beau à regarder. » Dénoncer les seins qui tombent, montrer du doigt les attitudes qui énervent, la société a besoin de stigmates, qui lui permettent de se représenter comme normale, et pour cela elle les construit à partir des traits du corps.

La pratique des seins nus est aujourd’hui normale. Et parce que c’est normal les regards ne les voient plus, et parce que les regards ne les voient plus il devient normal de pratiquer les seins nus. Oui, mais à condition que les seins soient eux-mêmes normaux. Car si les seins nus sont anormaux, la pratique devient alors anormale et perd de son invisibilité, de sa banalité. Mais pourquoi est on attiré par l‘anormalité? Le normal vise à confirmer les schémas habituels alors que l’anormalité exige un travail considérable. En effet, celle-ci nous interpelle car elle remet en cause la norme qui est au cœur de la construction de la réalité. Elle pousse à voir et à penser le bizarre, à lui donner une place par rapport au normal, si l’on confirme les règles antérieures ou si on change les règles du jeu. Le normal dépend de la multiplicité des micros interactions de la plage.

Mais la plage n’aime pas trop penser, c‘est les vacances. A la plage, on n’a pas très envie de réfléchir. D’ailleurs, on y fait même plus attention.

Posté par Benjamin Wolff à 17:48 - Sociologie - Commentaires [8] - Permalien [#]


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