mardi 28 août 2007
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mardi 29 août 2006
Le soi et le couple
L’individu contemporain court après le bonheur. Il ne l’attrape que rarement pour longtemps. Ce qui compte aujourd’hui, c’est le fait que tout individu vive dans un environnement favorable pour développer son identité personnelle, pour devenir un être singulier. Un bon parent ou un bon partenaire, c’est celui qui apporte cette aide personnalisée. Les proches permettent également la reconnaissance du soi, c’est-à-dire que je ne puis savoir si ma totalité est reconnue et respectée que par la manifestation de l’agissement de l’autre par rapport à elle. Grâce à ses proches, à leur regard, à leur aide, l’individu a le sentiment d’une existence unique et entière. Pour que le soi ait le sentiment d’une existence positive, l’individu a besoin d’un proche familier, stable et exclusif. L’adulte ne se suffit pas à lui-même et les relations amicales peuvent ne pas être des substituts suffisants au conjoint. D’où, on y revient, l’importance d’une place au sein d’un couple.
Si à l’époque contemporaine, la vie de couple est si complexe, c’est qu’elle engage toujours quatre personnes, chacun devant faire avec le soi « seul » et le soi « avec » le compagnon ou la compagne. En effet, au sein de l’identité à géométrie variable coexistent deux hiérarchisations: l’une absolue, avec l’identité personnelle au premier plan; l’autre relative, correspondant aux exigences de la relation. Par exemple, le bon élève doit prouver, comme les autres, qu’il existe aussi autrement, que sa valeur scolaire ou sociale ne se confond pas avec sa personne. L’individu individualisé doit donc s’affirmer de deux façons: le « moi d’abord », propre à l’affirmation d’un vrai soi et le « rôle à jouer » qui désigne la dimension statuaire qui doit être mis en scène pendant la situation particulière. Une sorte de personnalité situationnelle.
La structuration du couple doit donc faire face à l’instabilité des identités: les exigences de la société individualiste sont telles que l’individu est amené à vivre sous le régime de l’éducation permanente. L’adulte comme l’enfant, n’a jamais terminé sa propre construction. Le soi n’est donc pas stable. Faut-il dans ce cas se soustraire au célibat ? L’absence de contrainte apparaît comme un élément positif qui constitue le sentiment d’autonomie. En même temps et contradictoirement, le célibat est mal perçu dans la mesure où un tel soi apparaît incomplet, trop centré sur lui-même. Cette liberté ne suffit donc pas à définir le contenu du soi et n’autorise pas le travail de révélation. En fait on souhaite le célibat mais davantage sur un plan théorique.
En effet, un partenaire contribue à construire la personne avec laquelle il vit en lui donnant le sentiment continue d’exister, le sentiment de stabilité qui fonde l’identité. Ce sentiment s’enracine notamment dans la conversation permanente qui valide la vision du monde des partenaires. L’univers devient crédible et le soi a davantage l’impression d’exister. De plus, le regard d’amour métamorphose l’Homme en lui restituant un sentiment d’appartenance aux personnes qui possèdent les qualités pour former un couple (sensibilité, gentillesse, tendresse, générosité).
Ensuite, le conjoint a pour fonction de valider l’identité de son coéquipier, de transformer ses ressources en capital. Cette validation inclut plusieurs missions: celle de la cohérence, de la révélation et de la totalité (la prise en compte de la totalité de soir par l’autre est un rêve). Cela implique que lorsque l’identité du partenaire change, le conjoint doit, lui aussi, modifier sa manière de proche familier. Soumis à la pression sociale de l’épanouissement personnel, les couples modernes doivent suivre le rythme des transformations identitaires de chacun. La mobilité conjugale est obligatoire: elle est assurée par une nouvelle définition des fonctions assurées par chacun des partenaires, sinon elle engendre la séparation. Souvent, la reconnaissance publique de son propre changement doit s’inscrire par le renouvellement du partenaire.
Les individus font comme s’ils étaient insensible à la fidélité. Cette position est fausse. En effet, le nombre de personnes en union conjugale qui déclarent avoir des relations extraconjugales a baissé pendant ces vingt dernières années. Cela renvoie à l’une des dimensions de la fonction de validation de soi: donner le sentiment de l’unité. L’amour sexuel ouvre le plus largement les portes de la personnalités globale donc il y a cette nécessité de rester cohérent avec soi-même.
Mais il existe un autre type de fidélité: la fidélité à soi-même. La logique de la psychologisation de l’identité a pour effet de valoriser cette fidélité. Celle-ci peut entraîner la rupture conjugale car fidélité à soi et engagement de longue durée ne sont pas toujours conciliable. Les femmes justifient très souvent la séparation du fait de la destruction de leur identité, ne voulant pas être gelées dans un rôle défini. De plus, la conception moderne de l’individu dévalorise les rôles exaltant au contraire l’originalité et encore plus l’authenticité, comme sentiment de fidélité à soi-même. Si le conjoint ne comprend pas le besoin de modification identitaire du partenaire, il peut contribuer à la rupture. Ce d’autant plus que les valeurs contemporaine de mobilité ne valorisent pas en soi la permanence, la longue durée. En effet, il y a une très grande mobilité affective. On cherche jusqu’à ce qu’on ait trouvé chaussure à son pied, avec le risque de se retrouver seul. Mais pour qu’un couple contemporain fonctionne, ses membres doivent se réformer, en mettant de coté certains aspects de leur identité, en tenant compte des demandes de l’autres. Cette exigence réciproque demande du travail et du temps.
Pour les thérapeutes conjugaux, si les hommes et les femmes se séparent après quelques années de vie commune, c’est qu’ils ne parviennent pas à surmonter la fin de la première période qui serait fusionnelle. Ils n’arrivent pas à passer de l’illusion d’une seule identité au constat de la réalité des deux individualités.
Lorsque les conjoints se séparent, ils ont à la fois l’impression d’être amputés et le sentiment de renaître. Des dimensions cachées de leur personnalité peuvent revenir à la lumière, mais cela implique presque toujours que d’autres vont, sans le regard du proche connaître l’ombre.
Le maintien d’une union réclame une transition exigeante pour les deux partenaires.
dimanche 20 août 2006
Sociologie du couple
Tout ce qui touche à la vie quotidienne et qui était autrefois transmis par la tradition, est mis en questionnement généralisé. Chacun veut savoir le pourquoi du moindre détails, et le comment lui permettant d’améliorer son existence. Cette logique domine le couple aujourd’hui. Ce couple moderne est paradoxal: à la fois plus attirant, plus intégrateur et plus précaire, sujet à être remis en cause du jour au lendemain.
La mise en couple d’abord, est désormais progressive, donnant le temps d’expérimenter le partenaire. L’attente de proximité et de contraste sont souvent étroitement mêlées: l’autre doit être aussi proche que possible tout en apportant une richesse particulière, faite de ce dont l’on est le moins doté. Selon Jean-Claude Kaufmann, les couples se forment autour d’une perception inconsciente d’une problématique commune, avec simultanément des manières complémentaires d’y réagir chez l’un et l’autre. En effet, l’articulation ressemblances-différences est centrale dans la formation du couple. L’unité complémentaire est parfois l’art d’associer la plus grande proximité avec la plus grande différence.
Mais n’importe qui ne se « marie » pas avec n’importe qui précisément parce que n’importe qui ne rencontre pas n’importe qui. Les rencontres se font dans des types de lieux publics, des lieux réservés, et des lieux privés différents. La fréquentation de lieu définis aura défini ce que seront les fréquentations. Mais en général, on évoque plutôt le hasard et c’est probablement une manière de se protéger, évitant d’avoir à donner une autre explication. Le hasard permet de repousser l’idée que l’on aurait pu évaluer le partenaire comme une vulgaire marchandise, ou penser à une stratégie d’avenir en le choisissant, ou encore défendre ses intérêts personnels. Parler de hasards laisse cours à l’évocation d’une naissance mystérieuse de l’amour. De même que la réalité d’un choix réfléchi est difficilement avouable car elle s’oppose à l’idéal amoureux dans ce qu’il y a de plus pur, loin de tout calcul. Mais le choc amoureux est le résultat d’une prédisposition socialement et individuellement construite, qui place le sujet dans les conditions de pouvoir ou de devoir l’éprouver.
Le couple commence donc à petit pas, dans la légèreté insouciante du moment présent. L’important est d’être libre, de respirer la vie à plein poumons, de prolonger la jeunesse. L’angoisse est de s’enfermer trop vite dans l’existence installée, de limiter l’horizon, de rater d’autres bonheurs possibles. Cette légèreté conjugale a une double fonction: freiner l’intégration pour que chacun trouve ses positions et évaluer la faisabilité de l’accord pour se retirer aisément. Il s’agit de tester le partenaire et sa propre personnalité reformulée par les débuts de la vie de couple. Il s’agit non seulement de décider si nous sommes faits pour tel union mais si cette union nous fait tel que nous souhaitons être. Car l’amour fondateur du lien conjugal est en partie une dénégation du « je » au nom du « tu » et du « nous ».
Une fois réunis, le contrat amoureux positive l’être considéré et, ce faisant, construit un rapport de sens positif pour l’amoureux lui-même: être amoureux, c’est être en accord harmonieux avec le sens de la vie. Nous sommes amoureux de notre conjoint mais nous idéalisons aussi nos amis, notre chien, notre logement.
L’amour est une construction particulière dans la mesure où existe un décalage entre sa représentation collective e la façon dont chacun le vit. Chacun attend beaucoup de ce couple et paradoxalement, l’idéalisation du couple est à l’origine de sa fragilité, le rendant plus complexe à construire.
Enfin, les causes de la rupture sont à rechercher dans le processus historique d’individualisation de la société: l’autonomisation progressive des individus les amène à regarder de façon critique leur présent et à se satisfaire moins facilement des situations acquises.
Le lien social était imposé aux acteurs, maintenant il est ouvert et à construire: il faut construire sa propre identité d’où la difficulté de maintenir une union stable.
jeudi 10 août 2006
L'individu moderne
L’occident a inventé, avec la révolution française, un type de vie qui rompt avec les sociétés traditionnelles qui associaient des individus dès leur naissance. Dans la nouvelle société moderne et individualiste, tout le monde réclame de l’air voulant éprouver de plus en plus le sentiment d’être libre. Aujourd’hui l’individu réflexif et évaluateur doit construire lui-même son identité et ses réseaux d’amis. Ainsi, si les individus souhaitent plutôt un lien social fort, ils ne veulent pas pour autant en payer le prix qui consisterait à diminuer leur liberté. En effet, chacun approuve l’individualisme à titre personnel et le récuse au niveau collectif.
L’individu existe donc par lui-même, contrairement à autrefois ou celui-ci était défini comme appartenant à un groupe. On parlerait d’ailleurs aujourd’hui de crise du lien social comme si cette crise était un raté de nos sociétés démocratiques. En réalité c’est une des caractéristiques des sociétés modernes. Nous serons en crise tant que nous serons dans des sociétés démocratiques. Cette crise est de quatre natures différentes.
En premier, c’est une crise de la transmission. On est aujourd’hui dans une société de communication qui s’inscrit dans l’espace et non dans un modèle de transmission qui s’inscrit dans le temps. Ainsi, des individus sont notamment liés par une histoire commune, un passé. C’est en intériorisant le social que l’individu devient membre de la société. Et l’individu individualisé a aujourd’hui le pouvoir de décider du poids du passé qu’il veut incorporer dans son existence personnelle. Il est donc beaucoup plus difficile de lier des individus émancipés. Mais selon François de Singly, cette prise de distance volontaire aux origines peut être légitime si par ailleurs il y a un engagement libre et éclairé. Cette balance entre le désengagement et l’engagement est le cœur de la modernité.
La seconde crise est celle de la raison. En effet, l’homme serait uniquement habité par lui-même et ses préoccupations propres, détaché de l’histoire commune. Cette crise de la raison est caractérisée par la tyrannie de l’émotion. Les individus modernes s’enferment dans leur bulle, indifférents aux affaires publics, centrés sur le soi et sur le monde personnel - reflet du narcissisme et de l’égoïsme en fait.
Durkheim disait déjà que « je ne suis certain de bien agir que si les motifs qui me déterminent tiennent non aux circonstances particulières dans lesquelles je suis placé, mais à ma qualité d’homme in abstracto ». L’individu moderne serait donc de moins en moins libre puisqu’il obéirait aux mouvements de son cœur au lieu de suivre la sagesse de la raison.
La crise de la stabilité, ensuite, montre la difficulté à lier des individus à l’identité fluide. L’exemple type de cette crise est le couple. La relation amoureuse est cette chose que chacun essaye de conquérir sans vraiment en saisir toute la dynamique. En effet, il y a toujours cet arbitraire entre une relation amoureuse forte et la protection du soi de ses participants. Paradoxalement, c’est souvent la femme qui redoute la trop forte dépendance amoureuse et qui n’a pas envie d’être enfermé dans un rôle de compagne ou d’épouse, ne voulant pas exister à travers son mari. Cette dernière s’en rend compte au fil de la relation c’est-à-dire qu’elle remarque un décalage entre ce qu’elle vit et ce qu’elle veut être. Ce refus de l’enfermement est caractéristique des sociétés modernes. L’amour contemporain recherche une distance variable, autorisant un double travail de construction de soi: celui de la relation amoureuse et celui qui permet de respirer un autre air. L’individu souhaite éviter la routine des rôles, les habitudes qui limitent son expression personnelle. Il éprouve le sentiment que ses marges de jeu sont insuffisantes et il s’autorise alors un voyage, un déplacement, une parenthèse, voire une séparation. Il se met en vacances de son moi prisonnier et estime avoir le droit à autre chose.
Georg Simmel exprime très bien cette fascination pour le changement: « ce que nous éprouvons comme de la liberté n’est souvent en réalité qu’un changement d’obligation; au moment où, à la place de celle qu’on assumait jusqu’alors, vient s’en glisser une nouvelle, nous ressentons avant tout la disparition de la pression antérieure; et parce que nous en somme libérés, nous nous sentons en premier lieu absolument libres, mais la nouvelle obligation commence à faire sentir son poids à mesure que vient la fatigue, et désormais, le processus de libération s’applique à elle comme il avait précédemment débouché sur elle ». C’est pour cela que (dans un situation de couple notamment) la déliaison provisoire est préférable à la rupture pour résoudre les contradictions internes de l’individu. Une des contradictions est ressentie comme la réduction à une seule dimension de l‘identité, et en conséquence la disparition du sentiment de liberté. Le propre de la modernité est cette tension entre stabilité et mouvement. Si certaines personnes restent encore dans un cul de sac domestique c’est parce que la vie conjugale procure de la sécurité et des conditions plus aisées pour la structuration du soi. Entre l’enracinement qui emprisonne et l’errance qui insécurise, les individus élabore des compromis qui leur permettent de créer des liens assez élastique pour si possible ne pas rompre. Il faut donc retrouver une identité fluide qui est nécessairement multidimensionnelle. L’idéal est un amour libre, au sens de libéré de l’excès amoureux, un amour qui n’enferme pas, qui n’aliène pas afin d’être libre ensemble. Un autre désaccord qui suscite le mécontentement et l’insatisfaction est la prise de conscience du décalage entre ce que la personne croit être la vérité de soi et l’image que l’autre a de soi.
La crise des normes enfin, pourrait soulever le problème du manque de repère dans nos sociétés. En réalité, les difficultés proviennent de la multiplicité de ces normes. La tyrannie de l’intimité nous indiquerait aujourd’hui que le social serait remplacé par le personnel. Le besoin de saisir le singulier, le souci de la particularisation est davantage développé que l’aspiration au général. L’essence du moderne c’est le psychologisme, le fait d’éprouver et d’interpréter le monde selon les réactions de notre intériorité. Les règles ne sont pas contestés mais on estime être assez grand pour juger de leur juste application. On passe d‘un régime de la similitude à un régime de l‘altérité: chacun doit être reconnu dans sa différence. Cela est visible dans l’éducation, où on est passé d’une éducation centrée sur la transmission à une éducation centrée sur le développement des potentialités de l’élève.
Dans les sociétés modernes, la normativité psychologique s’est imposée mais n’a pas fait disparaître le régime de normativité de la règle pour trois exigences sociales: l’égalité de traitement, la vie commune, le respect de certain savoir. L’individu doit donc apprendre à manier cette alternance de normativité.
D’après François de Singly toujours, l’idéal du lien se trouve entre liberté, convivialité et respect mutuel. Il y a un équilibre a trouver entre la tyrannie du formalisme c’est-à-dire que des inconnus peuvent entrer en contact sans référer à leurs particularités individuelles (savoir le monde) et la tyrannie de l’intimité c’est-à-dire une conversation centrée sur l’histoire personnelle de chacun avec anecdote, récit de soirée,…
mardi 25 juillet 2006
La folie du foot
Le foot totalitaire, l’overdose médiatique. Le foot était dans tous les cœurs et dans toutes les têtes pendant plus d’un mois. Pourquoi une telle passion, notamment chez les hommes ?
On dit que le football est une très belle métaphore de la condition humaine: rôle de l’individu au sein de l’équipe, exaltation du mérite, aléas de la fortune et du destin, marché mondial des joueurs avec ventes et achats, débats sur la simulation, condamnation de la triche, critique de l’arbitraire, grande place à l’injustice, violence, rôle de la chance et même une certaine dose de sacré. En effet, d’après Patrick Mignon, le foot serait une nouvelle forme de religiosité où le stade serait l’église des temps modernes et les spectateurs viendraient y acclamer leurs idoles et leurs dieux. Toujours selon lui, le foot permet aux hommes de retrouver leur statut de mâle guerrier, courageux, solidaire et patriote. Les hommes regardent le foot pour assouvir leurs pulsions de guerre.
Le foot est bien plus qu’une pratique sportive, c’est un spectacle télévisé. Avant le match on s’appelle et on espère, pendant on participe et après on boit et on mange. Au sein d‘un groupe où chacun revendique une appartenance, les hommes peuvent afficher des émotions qu’ils n’osent pas montrer d’ordinaire, ils peuvent s’exprimer sans détour.
Mais le foot c’est aussi la dictature du profit et des publicitaires ou bien encore le dopage (au même titre que le vélo). Les questions (débiles) posées aux téléspéctateurs durant les matchs de la coupe du monde sont une insulte faite aux amateurs de foot. Du style: quel fut le plus grand joueur hollandais ? Johan Cruyff ou… Michel Platini ? Les chaînes de télé ainsi que les opérateurs téléphoniques s’en mettent plein les poches. De quoi siffler pénalty.
Et à en croire l’ultra gauchiste Jean-Marie Brohm qui vient d‘écrire « le football, une peste émotionnelle »; ce sport n’est qu’infantilisation, crétinisation, non pensée et non raison. Non pas le football en tant qu'éducation physique mais sa manipulation, par encadrement pulsionnel des foules. Le foot serait l’opium du peuple qui détourne l’homme de la revendication et l’éloigne de la culture. Certes, le coup de tête de Zidane a fait plus de bruit que le méga bordel de 3000 m² pouvant accueillir 650 clients et 40 000 prostituées. On peut certainement parler de démesure du spectacle footballistique mais ce monsieur a occulté la notion de divertissement, dont l’homme lui-même ne peut se passer.
Enfin, chacun s’est senti concerné de donner son avis sur l'acte final du héros national Zizou. Alors à mon tour de faire deux remarques: d’un point de vue très général d‘abord, on constate le petit quelque chose qui empêche un homme de devenir un Dieu vivant, l’imperfection humaine nous rattrape. Ensuite, c’est seulement à 10 minutes de sa retraite que Zinédine Zidane s’est enfin servi de sa tête…
dimanche 12 mars 2006
CPE, symbole de la déshumanisation
Le contrat première embauche n’est pas mieux que rien il est pire que tout disent certains. Le CPE diminue le risque d’embauche pour le patron disent d’autres. Ou encore: le CPE serait une très bonne idée dans un monde parfait. D’autres pensent que le CPE institutionnalise la précarité, et Raymond Barre rappelle que le choix est à faire entre le CPE ou l’ANPE…
A vrai dire, il y a du juste chez chacun: le CPE n’est ni un projet qui révolutionne le code du travail, ni un contrat d’esclavagisme. Et au-delà du fait que beaucoup d’économistes s’accordent à dire que le CPE ne créera que peu d’emplois, c’est la conception de l’homme qu’il y a derrière qui me dérange. On peut licencier une personne d’accord. Mais licencier quelque un sans dire pourquoi, c’est faire passer la recherche de profit avant la réalisation de l’être humain. On arrête pas de nous rappeler qu’aujourd’hui, avec la mondialisation, il faut flexibiliser le marché du travail pour être toujours plus rentable et pour accumuler toujours plus de profit pour au final, distribuer toujours plus de dividendes. Mais cette vision des choses ne peut pas tout justifier. Le CPE n’est pas une grande réforme, mais il symbolise une certaine déshumanisation.
Alors certes, le gouvernement est dans sa logique néolibérale et ce CPE n’est qu’une partie de l’engrenage provoqué volontairement. Et tout comme les stalinistes disaient que leur modèle socialiste ne fonctionnait pas parce qu’il n’était pas assez socialiste, les néolibéraux reconnaissent que le système actuel est mauvais car il n’est pas assez néolibéral. Le journaliste Jean-François Kahn écrit légitimement que cette fois-ci, les mouvements de masse autour du nouveau contrat sont les conséquences d’une régression de trop dans l’engrenage néolibéral.
lundi 6 mars 2006
La pornographie ou l'épuisement du désir (2)
Précédemment, nous avons vu avec Patrick Baudry le lien entre l’image pornographique et le spectateur. Le film porno montre les rites de l’amour sorti d’un contexte sentimental: il décrit simplement les mécanismes physiologiques. Il n’y a pas d’émotions mais des sensations. La philosophe Michela Marzano s’est intéressée à ce même thème d’un point de vue plus éthique dans son ouvrage La pornographie ou l’épuisement du désir. Elle ne cherche pas à dire ce qu’il faut faire ou penser, mais plutôt à montrer que l’envahissement des représentations pornographiques impose une vision particulière de l’humain.
Elle étudie cette vision de l’homme grâce à la notion de désir. En effet, on ne peut pas parler de sexualité et de pornographie sans aborder la question du désir. Celui-ci est difficile à saisir parce qu’il est l’essence même de l’homme.
La principale caractéristique du désir est le manque:nous désirons ce qui nous manque. Le désir existe quand l’individu décide de tendre vers ce qu’il n’a pas, de combler ses failles. C’est ce manque là, cette faille, qui nous définit et nous permet d’accéder au statut de sujet. Mais il ne s’agit pas d’un manque qui se referme sur lui-même. Bien au contraire, il engendre le mouvement d’ouverture sur les autres et est la condition de tout projet. C’est lui qui permet à chacun de s’activer, d’aller vers la rencontre, de se projeter hors de soi-même. C’est pourquoi le désir n’est jamais un point précis, c’est une espèce de ligne de fuite, une expansion. Il est toujours un désir de quelque chose, mais en même temps, il est désir d’autre chose que de l’objet désiré.
Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que le désir ne se réduit pas à l’objet qu’on désire. Comme si pour satisfaire un désir, il suffisait d’accomplir un certain nombre de gestes pour posséder l’objet. Si l’individu satisfaisait ses désirs, il serait quelqu’un de « plein » et de refermé sur lui-même, dans une suffisance profonde et ne pourrait envisager un rapport avec le « dehors », c’est-à-dire l‘autre.
C’est pourquoi le désir est essentiellement différent du besoin. Le désir et le besoin sont liés au manque. Cependant, contrairement au besoin, le désir ne tend pas à la possession. Le besoin, lui, demande d’être satisfait par la consommation de son objet. Par exemple la faim, c’est-à-dire le besoin de nourriture, disparaît en mangeant des aliments. On voit donc ici que l’objet disparaît et le besoin également: la nourriture perd son altérité c’est-à-dire qu’elle n’est plus autre mais entre en « moi », dans le « même ».
En revanche, lorsque le désir sexuel entre en jeu, on ne peut pas priver l’autre d’être un autre. L’autre ne peut plus disparaître comme s’il s’agissait de nourriture. Le désir sexuel existe dès lors qu’on renonce à faire de l’objet de son désir une chose à consommer. L’autre est celui qui nous renvoie à notre manque car c’est celui que nous ne sommes pas. Il nous oblige à renoncer à une possession totale car celui qui cherche à aller jusqu’au bout de la possession efface l‘autre, détruit son désir et supprime l’objet. Prendre conscience et accepter sa propre faille équivaut à reconnaître ce que je n’ai pas. C’est donc admettre une certaine dépendance à l’autre et empêcher de le détruire ou de le transformer en chose à posséder. Lorsque le désir se satisfait comme un besoin, alors l’autre n’est plus le signe de ce que je n’ai pas.
C’est ici qu’entre en jeu la pornographie. En effet, dans un film X, ce qui est représenté est l’absence du manque. Pour faire compliquer, « l’appropriation réduit l’objet du désir à une chose qu’en tant qu’avoir, est un étant ayant perdu son être ». Et pour faire simple: l’individu perd son statut de sujet (d’être) et devient un instrument (avoir).
En effet, la rencontre sexuelle avec l’autre n’as pas lieu, le visage est montré mais a perdu toute signification. Ce visage est un élément comme n’importe quel autre élément du corps. Le visage n’est plus « le voile » sous lequel l’altérité (c’est-à-dire le fait d’être autre) peut se cacher. Car désirer une femme, ce n’est pas désirer son corps, sa bouche, ses mains ou ses seins, mais désirer tous les paysages qu’elle a en elle, qu’on peut visiter avec elle, que le sujet peut accomplir à partir de ce qu’elle représente, qu’elle engendre, qu’elle rend possible.
Dans le rapport sexuel, on donne et on reçoit. On perd momentanément son altérité: les deux désirs se trouvent, se mêlent, se confondent presque. Chacun répond à l’autre et il s’instaure une compréhension intime. On se perd et s’abandonne à l’autre. L’expression « quand on aime, on ne compte pas » indique précisément le fait de s’oublier en se consacrant à l‘autre.
Dans le rapport sexuel naît une réciprocité. On sent l’autre nous sentir. On est pris par le désir que l’autre a pour nous et on provoque les désirs par des élans spontanés car mon désir ne peut s’accomplir qu’à une condition: si j’éveille en l’autre un désir égal au mien. Le jeu de l‘amour consiste à faire coïncider deux désirs et de transformer la possession physique en une possession psychique.
La sexualité est le lieu de l’étonnement. Nous nous laissons surprendre par l’autre et par son désir, lorsqu’il révèle en nous ce qui nous manque, sans savoir exactement comment pourra se dérouler la rencontre. Dans la pornographie il n’y a pas de réciprocité, elle est le lieu des stéréotypes: chaque scène est soumise à la contrainte. Chacun utilise les autres et,à son tour, est utilisé.
Ensuite la scène de sexe du film porno est caractérisée par la transparence, l’absence d’intime. L’homme et la femme qui constituent la scène de sexe du film sont en même temps tous les hommes et toutes les femmes. Leur rencontre est à la fois leur propre rencontre et la métaphore de toute rencontre entre un homme et une femme. En ce sens, la pornographie qui pense libérer les esprits, imagine plutôt à la place des spectateurs. La liberté qu’ils prétendent affirmer est en réalité une nouvelle servitude. Le mystère de l’intime est cassé. L’intime, renvoyant à ce qui est intérieur, profond, constitue le noyau dur de l’individu, sa sphère privée. A l’opposé de la nécessité d’avoir des secrets pour se séparer des autres, l’individu éprouve le besoin de se montrer, d’être regardé. Le modèle de la transparence dans le porno casse les mouvements entre le repli sur soi et la reconnaissance de l’autre. La transparence de l’image pornographique, c’est-à-dire le fait de voir au-delà de la surface, gomme la signification qui normalement, est au-delà de la surface. Le signifiant est surface. Leur identité se réduit à une suite d’actions.
Le X déshumanise les hommes et les femmes par l’imposition d’un modèle auquel ils doivent se conformer indépendamment de leurs spécificités. La bouche, le vagin et l’anus n’ont pas de statuts différents, ils ne sont que des trous de jouissance. De plus, les fonctions sexuelles et excrémentielles sont voisines dans le corps humain alors qu’elles travaillent dans le sens inverse: le sexe crée et l’excrément « dé-crée ». Dans une œuvre pornographique, la distinction n’est plus faite.
Michela Marzano va loin dans ses propos en parlant du X:
« Les êtres humains sont des instruments dont on use, des chairs que l’on pénètre avant d’éliminer. Ainsi le corps est réduit à un cadavre, et le cadavre taillé en pièce. D’où une chair qui n’est plus humaine. D’où la barbarie. »
Ou encore: « Ces représentations reprennent d’ailleurs des éléments de l’esthétique nazie pour mettre en scène l’aboutissement de la dépersonnalisation. Ces situations, de non réalité finalement, nourrissent les idées nazis. »
Alors on est tenté de dire, et le choix des actrices dans tous ça ? Malheureusement, c’est un autre débat ! Il faut juste reconnaître la difficulté de choisir librement lorsqu’on se trouve dans une situation d’ignorance et de besoin. J'irai atténuer le propos en disant que l'image pornographique permet aussi de nourrir l'imaginaire masturbatoire car elle permet de penser que sa propre sexualité existe par l'imaginaire des représentations.
J’ajouterai, et ça n’engage que moi, que la pornographie est en phase avec le néolibéralisme de ces jours-ci. La décentralisation de l’homme au dépend de la maximisation de l’excitation des spectateurs, c’est-à-dire le profit. Et l’homme dans tous ça ?
samedi 25 février 2006
Sociologie de la pornographie
Patrick Baudry, sociologue, est l’un des premiers en France à s’être intéressé à l’image pornographique. Cela fait déjà quelques années maintenant qu’il a publié La pornographie et ses images. Dans nos sociétés contemporaines, cette image pornographique est à la fois cachée et omniprésente, et touche un public extrêmement varié. On parle d’ailleurs aujourd’hui d’une véritable industrie du sexe qui génère des chiffres d’affaires colossaux. Cette consommation de masse a démarré dans les années 80 avec l’apparition du magnétoscope, c’est-à-dire la possibilité de projeter chez soi les vidéos pornographiques. Une mixité des publics s’amorce, c’est-à-dire qu’au lieu d’un public essentiellement masculin de la salle de cinéma, nous avons un public masculin et féminin avec la vidéocassette, le DVD puis internet.
Ce qui a amené à m’intéresser à la pornographie, et ce en quoi la pornographie est un objet d’étude tout aussi sérieux qu’un autre, c’est précisément que ce genre cinématographique ne concerne plus que quelques masturbateurs célibataires. En effet, cette sexualité d’image n’est pas qu’une sexualité de remplacement ou une pratique compensatoire, mais ce sexe imagier vient en plus d’une sexualité de relation. Pour beaucoup de consommateurs, ces films constituent une autre manière de vivre le sexe. Ils offrent des angles de vues et produisent du voir. Un voir particulier puisqu’il s’agit de voir ce qui dans la sexualité quotidienne est invisible et en plus, de voir autre chose que ce qu’ils font d‘habitude.
A partir de là, on peut distinguer deux choses radicalement différentes à savoir la mise en scène du sexe dans le film pornographique et la sexualité relationnelle. Tout comme le spectateur d’un film normal voit du « vrai » qui est du « faux » tandis que le spectateur de l’imagerie sexuelle voit du « faux » qui est du « vrai ». En effet, le pornographique réduit la sexualité au sexe. Normalement la sexualité comprend le sexe et les émotions mais les images pornographiques ne sont pas faites d’émotions ni faites pour l’émotion. Ce sont des images faites pour la sensation: à la fois on s’excite et l’excitation est un spectacle à quoi l’on assiste.
C’est précisément parce que les manières de faire des acteurs et actrices ne sont pas celles que nous connaissons dans notre vie sexuelle, qu’il s’agit d’un métier. L’actrice ne jouit pas car elle est la jouissance elle-même, et c’est parce qu’elle ne jouit pas qu’elle peut affirmer que c’est un métier. La femme est le matériau premier des cassettes vidéo. L’acteur se tient aux cotés de l’actrice, et c’est elle que l’on voit. L’acteur se contente d’aider à mettre en scène la mise en scène du sexuel. C’est l’excitation féminine qui est spectaculaire, l’excitation masculine va de soi et accompagne la performance de l’actrice car c’est elle qu’on juge essentiellement.
« C’est elle qui s’observe surtout et dont on apprécie les talents et le professionnalisme. C’est moins l’érection qui se regarde que le résultat d’une fellation, ou moins l’éjaculation que sa capacité masturbatoire ou sa bouche. Ce sont les lèvres et ses yeux que l’on juge, le mouvement de ses fesses et la forme qu’elle donne à ses seins. C’est la mine de son excitation que l’on guette. Ce sont ses mouvements de langue, le creusement de ses joues, son regard qui s’évaluent. C’est son maquillage et son vernis à ongles, l’ondulation de ses cheveux, ses gémissements et les mots qu’elle prononce qui sont surtout testés. »
Ensuite, le plaisir réside dans le fait que les femmes sont disponibles, à un usage sexuel: leur corps est réduit au sexe du corps. Elles n’ont pas d’exigences particulières, mais sont plutôt faites pour les exigences qu’on peut en avoir d'elles. Pendant que l’actrice s’ennuie et qu’elle est ailleurs, c’est là qu’elle se rend disponible. Non pas d’elle-même mais c’est nous qui constituons sa disponibilité pour nous.
L’idée centrale est qu’il ne faut pas s’interroger sur la sexualité qui se voit dans le film mais sur la manière que l’image a de la montrer. La pornographie n’est pas simplement un contenu, c’est une ambiance générée dans le rapport entretenu à un contenu spécifique. On peut énumérer quatre caractéristiques de cette image: la précipitation de la scène sexuelle (le dialogue dure quelques secondes), la saturation du sexe c’est-à-dire qu’on ne voit que ça dans ces films, la sexualité est de type professionnel qui donne à l‘image ses caractéristiques et son ambiance: nous avons vu en quoi c’est un métier, et enfin le « hors récit ». Le hors récit c’est-à-dire hors de toute contrainte narrative, d’un scénario prétextuel et surtout le prétexte d’y avoir aucun texte: le film X ne raconte rien.
Le porno ne montre rien que nous ne sachions déjà. Voir des gens faire l’amour ne procède pas en soi d’une nouveauté. Le porno fait voir du déjà su. Le spectateur sait comment vont s’enchaîner les séquences. Il ne regarde pas mais voit qu’il vérifie que ce qu’il voit devait se produire: Parfois il se précipite vers la scène qui l’intéresse le plus puisqu‘il sait tout, il n‘y à rien d‘autre à voir que ce qui sera vu: déshabillage rapide - fellation - cunnilingus - pénétrations multiples - sodomie - éjaculation faciale. C’est uniquement le corps qui fait récit: le récit se fait corps.
Voir un film X, ce n’est pas regarder par la fenêtre des voisins qui font l’amour. Ni même voir des acteurs faire l’amour. Mais assister à des scènes codées où ce que l’on voit ce sont des gens qui font du « faire l’amour ». L’image n’est qu’apparence et surface et si l’on pense que l’image montre la réalité, c’est parce qu’elle est une construction du réel: elle trompe falsifie et illusionne. Mais en réalité elle déconstruit la véritable relation sexuelle.
L’idée principale du livre de Patrick Baudry est certainement qu’on ne regarde pas un film porno, on voit peu, mais on visualise. En effet, la puissance de l’image n’existe que lors de la première projection: au moment de sa découverte, elle captive, sature la vision et clôt le regard. La revoir oblige à ne plus jamais la voir telle qu’elle avait été vue, avec une telle puissance et un tel aveuglement. La revoir oblige en fait à commencer de la voir et de la regarder. La puissance de l’image existe car elle est seulement visualisée: c’est dans l’instantanée et l’actuel que réside le plaisir. Les images sexes du film porno sont à la fois investies et visionnées: le spectateur redouble la position de l’acteur se voyant voir. Dans le X on est pas pris par l’image, mais on est pris par une ambiance générée par l’image. Pour différencier la scène de X et la relation sexuelle intime, l’acteur installe un décalage entre les deux (aussi pour montrer qu‘il s‘agit d‘un métier). Ainsi il joue à jouer un rôle d’où la distanciation entre le corps de l’acteur et l’acteur lui-même. Et du coté du spectateur, il s’agit de se voir voir, d’un décalage entre soi et le spectateur. Il y a cette capacité à jouer avec sa propre excitation, de se superviser dans le rapport qu’on a à l’ennui, au dégoût, à l’excitation, à la transgression.
Le porno est donc un monde en tant que tel qui se situe à coté de la vie sociale. Et le phénomène de sexualisation est directement lié à l’évolution des technologies qui permet de montrer et surtout de démontrer le sexe. Si l’on peut échapper à la sexualité, il est cependant difficile d’échapper au sexe.
dimanche 19 février 2006
Les caricatures du prophète Mahomet
Les caricatures du prophète Mahomet dans la presse danoise mettent en évidence les différences de civilisations. D’un coté, certains musulmans qui en appellent à l’irrespect des croyants et à l’amalgame entre les pratiquants et les intégristes; de l’autre coté, des occidentaux voulant défendre leur modèle démocratique dans lequel s’inscrit la liberté d’expression. D’accord pour la liberté d’expression s’exclament les anti-caricaturistes mais pas celle d’injurier les croyants. Il me semble que dans un pays démocratiques, les croyants doivent s’habituer à être choqué par la presse notamment, tout comme les incroyants et plein d’autres sont régulièrement choqués aussi. On peut remettre en cause et critiquer les croyances d’une personne sans pour autant critiquer le croyant en question. Certes l’islam interdit la représentation du prophète mais trop de gens oublient que cet interdit n’est valable que pour les personnes appartenant à cette religion.
Hier, au JT de France 2, il y avait un sénégalais émouvant et sincère qui s’exprimait près d’une mosquée et qui disait avec le poing sur la poitrine: « moi, je préfère voir mourir mon père que de voir caricaturer le prophète ». Voilà qui nous amène à réfléchir sur le décalage dans le temps entre ces deux civilisations. Oui, ce qui se passe aujourd’hui dans les pays musulman existait au 18ème siècle en plein cœur de Paris, quand le catholicisme était religion d’état: on risquait le supplice et la mort non pour avoir représenté le divin, mais en refusant de se prosterner devant l’image du sacré. En ce sens qu’il faut éviter de projeter notre système de catégories de pensées et d’émotions sur une autre culture, et prendre davantage de recul. Nous sommes déboussolés en voyant l’ampleur des mouvements de foules contre les ambassades…En effet, alors qu’on peut envahir un pays musulman, massacrer des dizaines de milliers de musulmans, qu’importe, du moment que l’on s’interdise de caricaturer le prophète. La défaite de la raison disent certains.
Ces caricatures sont très largement critiquables et mauvaises, mais comme le répète Charlie Hebdo, il y a aussi beaucoup de musulmans laïques et démocrates à qui on ne laisse que trop peu souvent la parole et qui proclament un islam d’amour et d’intelligence. Alors dans ce cas, si on te caricatures le coté droit, tend le coté gauche…
dimanche 12 février 2006
Théorie de l'action ménagère
Retournons aux activités quotidiennes de la vie, avec Jean-Claude Kaufmann, sociologue. Il explore cette fois-ci le monde ménager: quelles forces poussent à ranger, à épouster, à faire les vitres, à laver et à repasser ? C’est dans son livre le cœur à l’ouvrage qu’il étudie les lois de l’action ménagère.
En effet, ces gestes sont si profondément inscrits dans notre corps que nous ne pensons plus à eux et apparaissent même comme insignifiants. Mais faut-il rappeler qu’une des caractéristiques fortes de l’homme est la propreté: le premier apprentissage de l’enfant est celui de la propreté. Être propre, c’est appartenir à la civilisation et marquer la frontière avec la saleté, le non-soi. Ainsi faire le ménage au sens des choses, c’est aussi faire du ménage au sens des personnes, constituer de la famille. Si on laisse aller les choses, si on n’arrive pas à organiser le ménage, la famille casse. Ces gestes familiers constituent donc la base de l’existence du groupe.
Jean-Claude Kaufmann s’intéresse ensuite à la société des objets. Selon lui, les objets stockent de la mémoire humaine et fonctionnent comme un repère pour l’homme. Mais avant d’être des repères, ils ont nécessité un long apprentissage: la fourchette par exemple, a exigé des années d’exercices physiques et d’inculcation culturelle pour être correctement tenue, jusqu’à l’aboutissement signalé par l’oubli de l’avoir appris. Quand il s’agit d’un objet nouveau, on le tripote pour identifier de nouveaux repères dans le contact avec les choses, une sorte d’exploration, comme si on voulait le faire entrer en soi.
Ainsi, il est souvent difficile de se séparer de vieil objet car celui-ci avait incorporé une part du soi: comment pourrait-il ne pas être difficile de se séparer de soi ? C’est pourquoi le rangement des choses familières est particulièrement pénible car il renvoie à un tri identitaire. D’une part l’identité de la personne se diffuse dans les objets que nous faisons parler, d’autre part le corps biologique est à distinguer du corps sociologique: les objets sont incorporés au sens strict et s’introduisent dans l’univers de la routine. Ainsi le corps sociologique est à géométrie variable.
Le ménage est très souvent l’occasion d’un corps à corps individuel avec les objets, détrônant les personnes. Mais la personnalisation de l’échange avec l’objet n’est qu’un moment du processus où la personne fabrique du familial à travers le mouvement des mains. Paradoxalement, la famille se fabrique à partir d’actions fortement individualisées. La sensation de plaisir s’inscrit dans un imaginaire fait de symbolique, d’images fortes et idéalisées: passé, présent, avenir s’enchaînent (remémoration des scènes et des personnes lors du repassage en fonction des différents vêtements, souvenirs d’odeurs, rappels d’enfance, projections de scènes futures, etc.)
Quels sont donc les facteurs qui nous poussent à l’action ménagère ? Les personnes interrogées ont une réponse simple: il faut le faire parce qu’il faut que ce soit fait. En réalité, la remise en ordre des choses est double: l’ordre concret des choses bien sûr, mais aussi l’ordre qui est dans la tête. En d’autres termes, la tête se vide de ses impuretés en même temps que les mains nettoient et les idées se remettent en place en même temps que les choses sont rangées. Cet ordre mental, enregistré par l’individu sous forme de schéma mental, constitue la référence ultime. Avant donc de déclancher l’action, le regard transmet l’information à savoir que le schéma habituel n’est plus respecté. L’action a donc pour but de reconstruire la correspondance avec le schéma mental incorporé, de supprimer la confusion de l’esprit. Donc il faut non seulement le faire pour que ce soit fait, mais il faut en plus le faire comme ça doit être fait, remettre les choses à leurs places.
Mais si on est obligé de faire du ménage, on s’oblige aussi à le faire. En effet, le sens de l’action consiste à inscrire en soi les normes d’obligation qui sont perçues comme des références extérieures. L’intériorisation de ces normes accentue alors l’efficacité des automatismes en diminuant la pénibilité de l’action. Le modèle visé est celui de l’automatisme parfait, supprimant les doutes et la pesanteur du corps. Mais l’individu ne doit pas non plus devenir l’esclave de cet automatisme, c’est pourquoi on parle plus largement d’habitude. Cette dernière reste ouverte à la pensée, enregistre le nouveau et reformule l’ancien.
L’habitude profonde, c’est-à-dire quand le corps seul mène la danse, est un modèle rarement atteint. Quand l’automatisme ne parvient pas à entraîner le corps, la pénibilité augmente. L’action ménagère ne relève plus d’une simple injonction qui facilitait l’aisance et la fluidité des gestes, mais des questions surgissent (pourquoi le repassage de ceci ? Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ?) et créent une distance entre les idées et les gestes.
Cette pénibilité n’est pas la même pour tous; elle varie selon le contexte de l’activité et selon la mémoire personnelle: elle est une construction sociale. Pour que cette pénibilité s’efface, il faut qu’il y ait unité du soi avec les gestes. Plus le doute est fort sur le rôle à tenir en matière de nettoyage, plus la pénibilité fait surface. Le but recherché est toujours l’unité de soi autour du geste: si la personne regarde son corps comme un autre soi, le geste devient étranger et objet d’étude. L’utilité et l’efficacité de l’action sont alors interrogées, la rationalité de l’automatisme évaluée, et une comptabilité du temps perdu systématiquement ouverte.
Entre les automatismes du corps et la rationalité du cerveau, existent les sensations. Celle de pénibilité, nous l’avons vu, mais aussi celle de plaisir. Le lien entre les deux serait de dire que plus une activité a demandé d’effort, plus elle procure de la satisfaction une fois terminée. Lors du repassage par exemple, il y a double plaisir: à l’instant ou le repassage est terminée mais aussi légèrement avant en se représentant la scène libératoire. Plaisir plus tard encore, lorsque la personne ouvrira son armoire en voyant les piles d’habits bien alignées: leur seule vue rappelle l’effort, la fierté d’être parvenue à dominer le corps pour une action, ou de prouver que l’on est capable de maîtriser une organisation complexe. Bref, c’est une victoire.
Une autre sensation importante dans le déclenchement de l’action est l’agacement. Quand une activité est mal vécue au moment où elle est faîte, la mémoire enregistre cette association et la personne sait que l’attend un moment difficile. Deux phases constituent cet agacement: avant l’action par bribes de pensées, et pendant l’action. Il devient même difficile à dire si c’est la représentation de la pénibilité de l’action ou l’action en elle-même qui est désagréable. Agacé donc, à cause du travail qui reste à faire, de la pénibilité à venir, mais aussi contre soi-même à cause du manque de volonté et d’organisation et de l’incapacité a dominer l’activité ménagère.
Être agacé par soi-même présuppose qu’il y ait distance de soi à soi: le soi en chair et en os confronté à la pénibilité des gestes refuse d’obéir au soi pensant confronté lui-même au fait que le soi corps refuse d’obéir au soi pensant. Le soi pensant étant régit par la norme de propreté et le soi corps régit par la norme de l’instant. La prise de décision dépendra alors de la distance entre les deux sensations et entre les deux normes de référence. Pour se motiver à agir, de multiples tactiques se mettent alors en place, grâce aux sentiments notamment qui permettront un rééquilibre intérieur.
vendredi 27 janvier 2006
Comme deux frères
Un petit coup de cœur pour le nouveau livre Comme deux frères, signé Kahn. Jean-François Kahn dirige la revue Marianne (seul journal avec « le point » dont les ventes progressent) et Axel Kahn est généticien de renom.
Comme l’indique le sous-titre, ils croisent leurs visions du monde sous la forme originale d’un dialogue. Ils abordent des sujets tels que mai 68, De Gaulle, le communisme ou plus philosophiques comme la liberté, le progrès, la vérité…et évoquent l’influence culturelle de leur père, philosophe.
Ils consacrent également tout un chapitre à leur agnosticisme exacerbé, et se déclarent à l’extérieur du débat théologique; à croire qu’ils avaient besoin de se justifier auprès de quelqu’un…En ce sens, et si vous me le permettez, que je ne suis pas d’accord sur certains points avec Jean-François Kahn. Je rejoindrai plutôt à ce niveau, la thèse de Régis Debray à savoir que la croyance constitue plutôt la vitamine du pauvre et permet de donner du sens aux hommes. Malheureusement, elle est parfois aussi l’opium du peuple mais dans une certaine mesure seulement.
Un débat donc entre deux humanistes en quête de sens, très plaisant, parfois drôle et inédit, et assurément bon sur l’analyse politique. On y retrouve bien la verdeur du discours de J.-F.K.:
« Notre société mène deux activités contradictoires de front: d’un coté, elle commercialise de manière quasiment forcée des aliments surdosés en sucre et de l’autre elle consacre dix fois plus d’argent à la recherche médicale sur l’obésité qu’à lutter contre la famine de deux milliards de personnes ! ».
Efficace et utile.
mercredi 28 décembre 2005
La réalité chinoise
C’est Philippe Cohen et Luc Richard qui viennent d’enquêter sur le libéral-communisme en Chine. Ils viennent d'écrire: La Chine sera-t-elle notre cauchemar ? Le premier est journaliste économique à « Marianne », le second vit en Chine depuis 2002 et parle le mandarin. Ils partent du constat que les médias occidentaux fabriquent une image erronée de la Chine. En Effet, les chiffres masquent la réalité et transforme le pays en un fantasme de puissance: entre fascination et menace. Les 9 % de croissance économique annuel depuis 20 ans nous poussent à parler de miracle chinois. Ces deux journalistes tentent de donner une version originale de la Chine, au-delà du fantasme des statistiques. Et surtout, expliquent les causes de l’explosion économique grâce notamment aux témoignage requis sur place.
Quand les journalistes se déplacent en Chine, ce n’est pas pour observer et analyser les conditions de vie de la population, mais pour montrer qu’un immense pays est en train de se connecter au marché mondial. En filmant les buildings à Shanghai, les grues de Pékin et les chinois aimant les DVD et la pop musique, le Medef s’émerveille de voir tout un monde émerger qui, à les entendre, ressemble de plus en plus au nôtre. Mais le livre nous rappelle que si la Chine est devenue l’atelier du monde, c’est d’abord grâce au travail de centaines de millions de prolétaires payés dix à trente fois moins cher que leurs collègues européens ou américains.
Et depuis vingt ans, c‘est vraiment la paupérisation de la société qui est la condition du miracle chinois.
La concurrence est impitoyable entre les chômeurs et ils sont prêt à accepter n’importe quel salaire. Tout particulièrement les xiagang (salariés licenciés des usines d’état dans les années 90) sont victimes de la libéralisation du pays. A l’époque de Mao Zedong, « on mangeait à notre faim, on avait un travail et un logement » raconte l’un deux. Depuis, il y a eu un bouleversement des valeurs sociales; désormais il faut « se jeter à la mer » c’est-à-dire tout risquer pour entreprendre. Peu importe si, pour y parvenir, il faut piétiner le visage de son voisin: c’est chacun pour soi et tous contre tous. On pourrait croire que la croissance économique permet une amélioration des conditions de vie et des salaires des ouvriers. Mais, c’est exactement le contraire qui se passe. La corruption des cadres et l’exploitation des ouvriers est à son comble. L’insécurité aussi, dans les mines, est une réalité: les experts estiment le nombre de mineurs morts au travail à 20 000 par an, ce qui représente 80 % des victimes d’accidents miniers dans le monde. C’est surtout le statut social des ouvriers qui a considérablement changé. A l’époque de mao, ils avaient le droit à un peu de dignité. Aujourd’hui, ils sont privés de tous respect.
En général, quand on parle de la Chine, on oublie la Chine rurale: celle qui souffre. Même si les inégalités existent à l’intérieur des villes et des campagnes, la plus flagrante se situe entre les citadins et les ruraux. On oublie donc deux chinois sur trois puisque sur 1,3 milliards d’habitants, la Chine compte 900 millions de ruraux. On peut excuser les médias occidentaux dans une certaine mesure puisque le gouvernement chinois empêche lui-même que l’on s’y intéresse: il est interdit aux médias étrangers de se rendre dans les campagnes, sauf dans quelques villages modèles. La spécificité du livre est l’abondance de témoignages chinois et le contact avec la réalité rurale:
«Il faut avoir arpenté ces plaines du nord surpeuplées aux paysages sales et monotones, croisé ces paysannes qui lavent leur linge au baquet et portent l’eau tirée du puits à l’aide d’une palanche comme depuis des millénaires. Il faut avoir vu de ses propres yeux ces petits ruisseaux entre deux haies, où l’eau noire des toxines déversées par les usines environnantes, et avoir croisé le regard de cette gamine de dix an qui se lève en pleine nuit pour aller étudier au fond de la vallée, à plus d’une heure de marche. » La Chine est en plein miracle, sonnent les médias français, sauf qu’en 2004 et pour la première fois depuis vingt-cinq ans, le nombre de chinois en situation de pauvreté absolue a augmenté. Ce ne sont pas forcément des chômeurs mais des working poor comme on dit. Des travailleurs pauvres, et exploités.
La Chine atteint des écarts de richesse parmi les plus élevés du monde: le revenu urbain représente six fois le revenu rural. 10 % des ruraux vivent avec moins de 625 yuan (62 euros) par an. 10 % de la population vit avec 45 % des richesses du pays. Ces derniers peuvent se permettre de se délasser sur les greens des golfs à 30 000 dollars le droit d’entrée à pékin !
Par ailleurs, l’éducation et la santé deviennent de plus en plus difficile d’accès pour le chinois de base. La scolarisation est obligatoire pour ceux qui peuvent la payer ! En effet, la privatisation des écoles supprime tout espoir d’échapper à la misère rurale. Seule l’élite urbaine a accès aux meilleures écoles, ce qui est suffisant pour former l’encadrement politique et économique nécessaire à l’état et les techniciens employés par les multinationales qui investissent en Chine.
Quant à la santé, le prix des soins est très élevé. Il n’est pas rare de croiser des fermiers en train de mourir lentement chez eux parce qu’ils n’ont pas les moyens de s’offrir une hospitalisation , ni même des médicaments.
La pollution, enfin, rend de plus en plus les terres impropres à la culture. Les villes chinoises sont en effet déjà tellement polluées que les autorités urbaines n’hésitent plus à transférer des usines dans les campagnes pauvres. Comme c’est actuellement le cas avec la gigantesque aciérie de la banlieue de Pékin, en cours de transfert à la campagne pour cause de Jeux olympiques en 2008. La chine est en passe de devenir le premier pollueur du monde.
La dernière chance qui reste aux enfants de paysans, c’est de se faire mingong (travailleurs migrants, venus des campagnes). Celui-ci n’a aucun droit. Il est payé à la journée, pour ses 14 heures de travail parfois. Beaucoup de fonctions lui sont inaccessibles. Ceux qui sont réservés aux mingong sont les plus fatigantes, dangereuses et mal payées. De plus, embaucher des mingong est avantageux car la législation du travail ne s’applique qu’aux locaux.
On pourrait encore longtemps décrire la réalité chinoise. Ici, la vie est très éloignée des belles théories libérales sur l’offre et la demande. On l’a bien compris, les coûts de productions imbattables sont l’atout de l’intégration de la Chine sur le marché mondial. Ainsi ils peuvent produire pour 4 yuan (0.4 euros) un lot de douze soutiens gorge ! Le coût horaire de la main d’œuvre horaire en France est de 17 dollars contre 0.6 en Chine! On peut en déduire que la croissance chinoise s’appuie sur l’augmentation des capacités de production alimentés par une main d’œuvre pléthorique et surexploitée, et non sur la hausse du niveau d’éducation de cette main-d’œuvre.
La loi existe mais elle n’est pas appliquée, par défaillance des autorités locales et par des législations souvent mal adaptées. Mais les lois sociales n’ont pas été conçues pour être appliquées pour une raison évidente: si les entrepreneurs chinois se mettaient à appliquer la législation sociale, la Chine perdrait aussitôt son principal avantage compétitif. Le parti chinois est cependant très présent dans la vie économique des entreprises et pour fixer les prix. La suppression de nombreux emplois partout dans le monde est la conséquence logique de cette concurrence déloyale.
Tel est le cauchemar chinois: l’alliance efficace entre le communisme totalitaire et le capitalisme mondialisé. Mais pas un seul responsable politique occidental semble s’y préoccuper.
vendredi 23 décembre 2005
Ce que cuisiner veut dire
Casseroles, amour et crises est l’ouvrage récemment publié par le sociologue Jean-Claude Kaufman. Il y explique comment les repas construisent la famille. On se reconnaît tous aux nombreux témoignages du livre, tout en voulant parfois compléter par nos expériences personnelles.
Une première remarque d’ordre générale est celle de l’autonomisation des pratiques culinaires. Autrefois, la famille était régulièrement réunie autour de la table pour ses repas. Aujourd’hui, un appareil a complètement changé la donne: le frigo. Il se positionne désormais au centre de l’organisation alimentaire domestique. Selon ses envies et son rythme, le mangeur individuel ouvre la porte du réfrigérateur et se sert directement. Des mangeurs donc, de plus en plus autonomes.
La volonté de « faire famille » par la table est celle de créer une conversation familiale. Les médias véhiculent l’idée que à table chacun s’écoute et se confie aux autres en pleine liberté. C’est en fait qu’un idéal qui, lorsqu’il est pris pour la réalité universelle rend encore plus malheureux de ne pouvoir personnellement l’atteindre. La conversation familiale est difficile car elle regroupe des individus de plus en plus autonomes. C’est pourquoi le bavardage familial est abondant. Mais il permet de construire un univers commun, un point de vue qui unifie le groupe. L’enquête sociologique a montré que la nourriture en elle-même est un sujet de conversation majeur (commentaire sur les plats, sur les sensations de chacun,…). Les petites histoires alimentent la grande histoire de nous même, validée lors du repas par le groupe familial, qui l’inscrit dans sa propre histoire collective. La parole des enfants est aussi un problème, notamment pour les parents: suite a leurs questions, les parents sont souvent déçu de la brièveté des réponses, amenés alors à grappiller des informations. Les parents doivent ici maîtriser particulièrement bien l’art oratoire et savoir doser habilement les questions. La construction de la famille par les repas est un objectif de communication: se parler comme preuve que l’on est bien une famille vivante. Dans le fait de manger, il y a aussi l’idée de partager quelque chose d’essentiel ensemble. Même sans le dire, chacun ressent le plaisir des autres et de la faim assouvie.
Le lien entre famille et repas est donc étroit. Ainsi, c’est bien connu, les repas sont des cristallisateurs et des marqueurs des moments d’intensité pour les réunions de grande famille. Il suffit de feuilleter les albums photos pour constater que la majorité des événements ont été immortalisés par des clichés de repas.
La table, la conversation qu’elle instaure, et les manières associées (le fait de reprendre sa place au repas suivant par exemple est un acte assez manifeste de l’incorporation à la vie, aux coutumes du groupe familial) fabriquent concrètement le lien familial. Mais la table a en réalité beaucoup de mal à faire famille à elle seule. Ce qui est dans l’assiette n’est pas négligeable, ainsi que la manière dont la nourriture a été produite. Un repas qui donne envie pousse à l’engagement, le mangeur est davantage « dans son assiette », au sens propre et figuré. C’est ici qu’il devient intéressant d’analyser le comportement du chef (la cuisinière). Celui-ci doit continuellement choisir des types d’aliments, une manière rapide ou plus élaborée de les préparer, un style de repas, etc. qui auront des conséquences sur la forme future de la famille. Sans même s’en rendre compte très souvent; il ne cesse de prendre des décisions dont la portée est plus importante qu’il ne l’imagine.
Avant de se mettre dans la peau du responsable des fourneaux, il convient de distinguer deux mondes de la cuisine: la cuisine de tous les jours que l’on s’efforce d’expédier, et la cusine-passion. Mais cette opposition existe plus dans la tête des personnes interrogées que dans la réalité. Dans ces deux cas toutefois, c’est l’individu-sujet qui est au centre. L’individu autonome et émancipé dans la cuisine rapide; le créateur de mouvement donnant sens à sa vie dans la cuisine-passion.
Les motivations de cette cuisine-passion sont multiples: l’envie, le désir de créativité, l’attente d’un plaisir gustatif personnel, le don d’amour pour la famille. L’intensification du lien familial par la cuisine passionnelle vient donc d’un sentiment ressenti individuellement. L’individu se regroupe dans une vision de don de soi amoureux producteur de lien familial. Il lui faut pour cela rencontrer une attente car il n’est guère facile d’aimer sans retour. Il s’agit aussi d’inventer (grâce au livre de cuisine) de nouveaux plats pour re-inventer une famille vivante et intense, contre la routine.
Malgré la cuisine-passion produite par la cuisinière, celle-ci éprouve des pénibilités. Pour trouver l’idée de repas par exemple. Car à ce moment particulier, se révèle l’immensité et la diversité des choix possibles. Le chef doit connaître ce qui lui reste en stock, être attentif aux goûts de chacun, privilégier une gamme de critère (diététique, gustatifs, relationnels), imaginer des architectures de repas possibles, inscrire les variations dans la longue durée (donc se souvenir des choix précédents),etc. L’idée est d’ailleurs susceptible de déclencher des remarques très critique, c’est pourquoi la cuisinière s’investit dans chacune des possibilités en imaginant les réactions de chacun. Enfin, l’indécision majeure concerne le degré d’engagement du chef (cuisine rapide ou passion ?) et la forme du lien social à fabriquer (individualisé ou collectivisé , routinisé ou inventif ?). Le chef se sent très seul quand aucune idée ne lui vient, solitude qui aggrave encore la pénibilité mentale. Une brève phrase lui échappe alors: « Qu’est-ce que je dois faire à manger ? ». Phrase lancée dans l’espoir que la famille puisse comprendre l’intensité et la complexité du travail accompli.
Ou bien encore:
« -Qu’est-ce que tu veux manger, demande-elle
-Ce que tu veux, fait ce qui t’arranges…(énervement dans ce cas !) »
Ici, elle lui demande comment puis-je satisfaire tes désirs ? Le désengagement et l'indifférence du partenaire portent l’agacement à son comble car celui-ci est convaincu de sa bonne foi: il ne veut pas imposer ses goûts ni commander au chef, il saura humblement se satisfaire de ce qu’il y aura au repas. Le chef a appelé au secours parce qu’il se sentait seul, désemparé. Il ne s’agissait pas seulement de fatigue mentale, ni d’un problème strictement personnel. La cuisine fabrique la famille par les repas; le chef ne peut s’engager dans le don de soi amoureux qu’en répondant aux désirs. Or il faut pour cela que ces derniers s’expriment. Par sa question, très souvent le chef demande en fait que s’expriment des désirs, susceptibles d’exciter la dynamique culinaire et familiale. Cuisiner nécessite donc une véritable intelligence programmatrice.
La cuisine a cet autre avantage que les utilisateurs remarquent le travail fourni et apprécient éventuellement l’art du chef. En ce sens aussi, le chef façonne l’avenir des siens par le malaxage, sa famille est dans ses mains.
La cuisine-passion est aussi un langage par défaut: quand il y a engagement passionnel du chef, elle constitue en particulier un langage amoureux évident. Le chef communique par l’excitation des désirs et l’échange de plaisir. Créer du plaisir par son propre plaisir aussi.
En ce qui concerne les compliments, ils sont davantage attendus quand le chef vient de se dépasser plus que d’ordinaire. Il attend une réaction signalant que les convives ont noté son effort. Le chef qui s’est engagé fortement dans la logique de don de soi espère être reconnu comme celui qui donne plus que l’autre. En général, les éloges doivent rester mesurés.
Enfin, il reste à parler d’une chose importante dans la vie du chef: les courses. Cette tâche est d’une complexité inouï: il doit arbitrer entre des options alimentaires, gustatives, sanitaires, économiques, imaginer une architecture future des liens sociaux, moduler son propre engagement culinaire,etc. Saisir les promotions est aussi un enjeu de taille. Mais leur succès est souvent donné comme l’exemple de l’affirmation d’un consommateur calculateur illustrant la rationalité de l’individu. Or même si cette dimension est bien réelle, c’est aussi exactement du contraire qu’il s’agit. L’économie affichée est utilisée comme un merveilleux prétexte pour ne pas se poser de questions, loin donc de la rationalité réflexive. Leur séduction est automatique, et leur fonction est donc de réduire la complexité et la pénibilité du choix.
Faire la cuisine est un véritable travail intellectuel. Des éléments divers peuvent concourir à pousser le chef à l’action. Le souffle de la créativité ( le chef est un artiste), le désir de gloire (le chef joue à la star), le besoin de se relaxer (le chef joue avec ses mains). Le chef a faim de famille, car ne plus avoir rien à se dire n’est pas le pire qui puisse arriver; c’est de ne plus rien ressentir ensemble. La nourriture est alors une arme décisive pour fabriquer la famille.
samedi 3 décembre 2005
Remise en question (impertinente) du téléthon
Misérable humain que je suis, poursuivit par l'avarice, la cupidité et la parcimonie. Sûrement égoïste et anti-généreux aussi. C'est au sujet du marathon télévisuel (téléthon) que je viens rapporter la polémique.
En effet, c'est lors d'une émission d'arrêt sur image sur France 5 que Elisa Rojas a bousculé la bien pensante idée selon laquelle le téléthon ne se discute pas. Jeune handicapée et étudiante en droit, elle dit: « je suis bien comme je suis, fauteuil roulant compris. A vrai dire, ce qui me fait le plus souffrir dans mon existence n’est pas directement lié à ma maladie, mais au ramassis d’hypocrisie et de compassion que relaie allègrement cette émission. D’ailleurs, contrairement à ce que les journalistes prétendent, je ne suis pas « clouée » tel le Christ sanguinolent sur la croix mais tout simplement assise dessus ».
Son propos est clair: les médias refusent le fait qu’on puisse vivre handicapé et heureux. Pour récolter de l'argent, le téléthon transmet continuellement une image de victime des handicapés; le handicap détruit la vie et la seule solution c'est de donner, de guérir, de changer les personnes pour qu'elles deviennent valides. En ce sens la société se construit des stigmates: d'un coté la victime qui « mendie » et de l’autre le héros qui a « transcendé » son handicap. Dans un cas comme dans l’autre il y a un fossé entre le valide et l' handicapé. Soit il a des qualités extraordinaires qui le valorisent (jeux para-olympique) ou soit il est dans une situation misérable et la seule chose à faire c’est de donner de l’argent.
Non seulement le téléthon construit une image faussée de la personne handicapée, mais en plus il "permet de racheter à coups de dons la mauvaise conscience collective, plutôt que d'entamer une véritable réflexion sur le sujet. Il ne fait qu’illustrer le désengagement des pouvoirs publics et le retard honteux de la France à l’égard de ses malades et de ses handicapés", raconte Elisa Rojas. D'autres, comme ici un père d'une enfant handicapée, pensent que l'état devrait s'occuper naturellement des personnes handicapées sans passer par la compassion et la générosité de chacun. Attac, aussi, parle d'un désengagement de l'état.
L'handicapé est sorti hors du commun, il est spécial. C'est un formidable attracteur de regards et de commentaires, un opérateur de discours et d’émotions. On le remarque parce qu'on ne s'identifie pas à son corps, on ne s'y retrouve pas.
Bien sûr, étant valide, je ne peux que modérer le propos en évoquant l'indéniable sincérité des participants du marathon, et l'utilité des dons réunis. Mais il s'agit plutôt d'une réflexion (rapportée) sur la construction de l'image de nos handicapés.
mardi 1 novembre 2005
Le rituel de la Toussaint
La Toussaint, fête des morts ? Certainement pas. La Toussaint, fête chrétienne ? Évidemment que non. La Toussaint est une fête catholique, en ce sens qu’elle n’a aucun lien avec les textes bibliques.
Contrairement à ce qu’on croit, la Toussaint c’est la fête des Saints et non celle des morts. La fête des morts ou plutôt la commémoration des morts a lieu le 2 novembre, mais comme le premier novembre est un jour férié, les français ont pris l’habitude de se rendre au cimetière ce jour-là. La Toussaint est donc la fête de la vie éternelle: elle a pour but de rappeler (aux pratiquants !!) que la fin de notre existence terrestre, la vie, n’est pas détruite mais transformée. Cette fête des Saints du premier novembre, instituée en France en 835, avait pour objectif de remplacer une célébration païenne des âmes des morts par une fête à caractère joyeux, dédiée a tous les Saints du panthéon catholique. Cette fête des morts continua d’exister c’est pourquoi l’église catholique se résigna à reprendre à son compte cette superstition populaire, en instituant en 1031, une commémoration des morts placée donc le lendemain de la Toussaint. D’où une certaine confusion entre les deux fêtes, nombre de français associant le 1er novembre à la commémoration des défunts.
La fête catholique témoigne donc de l’espérance devant la mort. Selon eux « l’évocation des Saints du ciel leur apporte une lumière pour la vie actuelle ».
dimanche 16 octobre 2005
Pour le plaisir des yeux...
Je signale, pour les amateurs, mon nouveau blog consacré à la photographie. Je publie des portraits de personnalités: des politiques, des scientifiques, des journalistes, des écrivains,... que j'ai rencontrées lors de conférances à Strasbourg. Par exemple: Régis Debray, Jean-Pierre Chevènement, Amélie Nothomb,...
samedi 1 octobre 2005
Quelques chiffres de la presse française
L’association pour le contrôle et la diffusion des médias a récemment publié les chiffres de diffusion des principaux quotidiens, hebdomadaires et magazines français. Que remarque-t-on ? On remarque pour la première fois, que le plus ancien quotidien national (encore publié) réalise plus de chiffre que le journal dit de référence. Nominalement, la diffusion du Figaro dépasse celle du Monde: 326 787 contre 324 401. Le journal du sport, l’Équipe, garde toujours sa première place avec 343 567 exemplaires vendus en moyenne.
Retenons que la tendance générale de la diffusion payée de la presse écrite française est largement à la baisse. A commencer par Libération, dont les ventes ont reculé de 9,8 % rien qu’au premier semestre 2005. De plus, les comptes du quotidien sont au plus bas, il est même envisagé de licencier plusieurs dizaines de journalistes. Avec 134 593 exemplaires, Libé se positionne à la quatrième place des quotidiens nationaux, après l’Équipe, le Figaro, le Monde, et Aujourd’hui en France.
Un des seuls journal qui se porte bien en ce moment est, sans doute, Marianne. Cet hebdo créé en 1997 par Jean-François Kahn, est reconnu pour son intégrité, son indépendance et sa lutte contre la pensée unique. En ce moment, sa diffusion est de 220 000 exemplaires chaque semaine. Enfin, je signale que le journal de gauche de la gauche, l’Humanité, demande davantage de fidèle: il est à 49 531 exemplaires.
vendredi 23 septembre 2005
Les prisons en France
AlVaro Gil-Robles a passé deux semaines en France à explorer les lieux de « privation de libertés » (prisons, hôpitaux psychiatriques,…). C’est le trente-deuxième pays d'Europe que le commissaire européen aux droits de l’homme visite.
Ses impressions ? « Sauf en Moldavie, je n’ai jamais vu de prison pire que ça ». Des précisions ? « C’est un endroit répugnant », à propos d’une prison de Marseille et « dans ces conditions, les gens sortent de là pires qu'ils n'y sont entrés, plein de haine contre une société qui les a traités de la sorte »; « c’est affreux ».
Il faut savoir qu’au 1er septembre 2005, on recense 57 580 prisonniers en France. Les 187 prisons française sont surpeuplées avec un taux d’occupation de 110 % ! Celui-ci était de 120 % en 2003. Sait-on aussi que ces dernières années un détenu se suicide tous les trois jours ce qui est huit fois supérieur qu’à l’extérieur.
La prison fait scandale depuis plusieurs années maintenant car les conditions carcérales sont désastreuses. C’est plus une école du crime qu’autre chose.
jeudi 15 septembre 2005
La fête de l'huma ou le jet d'oeuf
Certains laissaient à penser que les JMJ de cet été 2005, avec ses un million de participants, marquaient un retour du catholicisme chez les jeunes. Il est tout aussi stupide de croire que la fête de l’huma, avec plus de 600 000 personnes recensées, signale un retour du communisme en France. Dans le premier cas, les médias se sont largement servis d’une religion pour se relier aux spectateurs et dans le deuxième cas, les médias ont placardé les actes d’un seul homme. Cet œuf lancé sur Laurent Fabius, dès son arrivée au forum consacré à l’Europe, a d’ailleurs permis à l’ensemble des médias de masquer les débats de fond. Et puis insultes et jet d’œuf fond de l’audience, même les sarkozystes regardent. Surtout quand il y a de l'action. C’est sur son chat du mardi, que Daniel Schneiderman nous donne un scoop: sa chronique de ce vendredi traitera l'événement. Ouf, la supercherie est relevée.
samedi 10 septembre 2005
C'est le 11 septembre et ce n'est pas de ma faute
En survolant le calendrier, je m’aperçois qu’on est aujourd’hui le 1O septembre 2005:
« -Eh oui, le 10 septembre, me dit alors une partie inconsciente du moi.
- Oui c’est ça, lui dis-je, et alors ?
- Bin…ça veut dire que demain c’est le 11, tu sais…
- Ah oui, comme le 11 septembre 2001 par exemple.
-Voilà. »
Je pense que je ne suis pas le seul français à avoir subit, aujourd’hui, ce petit dialogue à l’intérieur de moi-même. En effet, il y eu un tel bruit à ce moment là, une telle couverture médiatique pendant des semaines, que cette date me reste gravée. On s’en souvient donc très bien quatre ans après. Ou plutôt on est souvenu par la date, qui nous renvoie directement aux circonstances de cette fin d‘année 2001, à l’émotion mondiale alors suscitée. Deux bœings qui s’écrasent à New York, un qui tombe sur le pentagone, et encore un quatrième qui s’écrase en pleine campagne. Presque trois milles morts. Oui, et la semaine dernière, c’est mille chiites irakiens qui sont morts sur un pont de Bagdad lors d’une manifestation, à cause d’une alerte à la bombe il me semble. Je dis, il me semble, car je ne me souviens plus très bien des circonstances, et pourtant c’était la semaine dernière. Mais ça n’a rien à voir, bien sûr. Ou bien les médias construiraient-ils notre mémoire?
Ça fait d’ailleurs deux semaines qu’on est en train de constater à nouveau la vulnérabilité des Etats-Unis, sur un autre plan cette foi. Mais on a du mal à reconnaître les terribles images diffusées à la télé, montrant essentiellement des pauvres et des noirs. C’est David Abiker qui exprime très justement notre sentiment, sûrement de tous, ici. Les États-Unis sont une puissance complète, dit-on. Mais il doit certainement y avoir deux amériques. C’est pas possible autrement.
